24 octobre 2005
ENTREPRISES ET RESPONSABILITE SOCIETALE
Dans
une société dont le moral est à zéro, face aux enjeux environnementaux
ou climatiques, on peut et on doit se demander quel peut et quel doit
être le rôle des entreprises.
Alors que chaque jour des citoyens, des experts, des politiques ou même des patrons font le constat que le capitalisme devient fou, alors que la politique est de moins en moins puissante, on est tenté de voir les entreprises dans une logique de fuite en avant.
Donner du sens ?
« Fuite en avant » :
comment ne pas être tenté d’utiliser ce terme ? De l’avis
quasi-unanime, la seule préoccupation des entreprises (grandes ou
cotées) est la recherche de profit immédiat. Par l’accroissement des
parts de marché ou par la réduction des coûts. Avec les conséquences «
sociétales » (sociales et environnementales) que l’on connaît.
Est-ce vraiment de la faute des entreprises elles-mêmes, puisque le véritable pouvoir se situe dans l’actionnariat ? Peut-être pas. Mais on doit se demander : que peut-on faire pour donner plus de sens à l’activité des entreprises ?
Pour répondre, il faut s’interroger sur ce à quoi les entreprises sont sensibles : elles sont logiquement sensibles à tout ce qui peut impacter ce profit.
L'image comme moyen de pression
De plus en plus, leur image en fait partie. Il y a un mouvement de fond qui fait entrer les entreprises dans le débat public. Les médias, les politiques, les citoyens s’intéressent beaucoup plus à la vie des entreprises qu’il y a 20 ans, et continueront de le faire.
L’entreprise est donc confrontée à ce qu’on appelle le « risque d’opinion ». Et le risque d’opinion est tout à fait à même de la déstabiliser : les exemples, de Perrier à Coca-Cola, d’Air France à Total, sont nombreux. Quand les voyageurs cessent de prendre l’avion à cause des attentats contre les Twin Towers, ce n’est pas autre chose que l’enclenchement d’un mécanisme d’opinion en situation de crise.
Ce mécanisme peut « bousculer » l’entreprise, à condition qu’il se traduise en impact sur les ventes. Cela peut être une sanction du consommateur sur un produit, donc. Mais cela peut aussi être une législation restreignant les conditions de distribution du produit, par exemple.
L'utilité sociétale des entreprises
On peut
donc s’interroger autour de la notion d’utilité sociétale des
entreprises. Pour chaque entreprise, on peut faire le calcul du rapport
« bénéfices pour la société » (emploi, progrès…) qu’elles apportent,
vs. leur « impact sociétal » (impact environnemental, sanitaire ou
social). Il existe une réflexion implicite à ce sujet.
Par exemple, quand le législateur, l’an dernier, taxe lourdement les prémix pour rendre leur consommation plus difficile par les jeunes, il porte le jugement implicite que les résultats de l’activité de production des prémix pour la société sont globalement négatifs : que les emplois créés ne sont pas intéressants au regard des conséquences sanitaires en matière d’alcoolémie.
Puisque les entreprises, de toute façon, prennent une place grandissante dans le débat public, elles seront exposées à cette réflexion sur leur utilité sociétale. Un autre exemple : Le Point écrit la semaine dernière, en reprenant les bonnes feuilles de « la grande distribution, enquête sur une corruption française », bouquin de Jean Bothorel et Philippe Sassier, que certes la grande distribution est créatrice d’emploi, mais que pour un emploi créé, 5 seraient détruits dans d’autres secteurs.
Le test de sensibilité politique « okcupid ! » en ligne diffusé sur A l’heure américaine comporte une question qui est : « est-il juste selon vous que des lois de protection de l’environnement puissent supprimer des emplois ? ».
On est, au travers de ce type de considérations, au cœur de la réflexion sur le devenir de notre société. Quelle société voulons-nous ? Voulons-nous pour prendre un exemple théorique, développer l’exploitation forestière pour créer des richesses et de l’emploi, mais voir les forêts disparaître ?
Se pose donc la question d’un système de notation de l’utilité sociétale des entreprises, en mesurant leur apport global à la société à la fois en termes de bénéfices et de problèmes (*).
Un indicateur indépendant ?
Un indicateur de
cette « utilité » prendrait en compte l’emploi existant, direct et
indirect, créé et détruit, la qualité de cet emploi, la nécessité du
produit ou du service proposé (l’eau est plus indispensable que la
télé-réalité, etc.), l’impact environnemental de son activité, l’impact
sanitaire éventuel, le respect des normes, etc.
Il ne s’agit pas de noter toutes les entreprises de France, de
Navarre ou du Monde : une sélection des plus grandes serait déjà un bon
début. Ainsi, seraient publiés une fois par an, par une autorité
indépendante,
les résultats qui montreraient qui apporte le plus et le moins à la
collectivité (française ? mondiale ? les deux ?), et dans quel sens
cela évolue pour chaque entreprise.
La publication de ces résultats ferait-elle l’objet d’une couverture médiatique de nature à influencer le comportement des consommateurs et des politiques… donc celui des entreprises ? Grande question. Si la volonté politique est là, la réponse sera oui.
Et si les consommateurs jouent le jeu et « sanctionnent » ou « favorisent » une entreprise selon ses résultats, si les politiques prennent des décisions incitatives ou décourageant la consommation du produit d’une entreprise, ce serait le cas. Il pourrait même influencer les marchés financiers. Et en retour, l’attitude des entreprises elles-mêmes. Dans une logique de « progrès » véritable.
Nous entrerons bientôt dans le débat pour 2007. C’est l’occasion d’apporter des idées, chacun à notre niveau. Cette idée d’indicateur n’est pas complètement nouvelle (*), et n’est pas encore une réalité. Mais va dans le sens de l’histoire : puisque, une nouvelle fois, les entreprises sont et seront « jugées » implicitement dans le débat public, pourquoi ne pas les juger explicitement ?
Et pour elles, il ne s’agit pas que de risque, mais aussi d’opportunité.
* Il existe bien un système de notation en Europe, proposé par Vigeo,
la société de Nicole Notat. Cette démarche est intéressante en soi :
elle confère aux entreprises une note de 4 (« pionnier ») à 0 (« non
concerné ») en matière de responsabilité sociale. Mais le problème est
que j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé les résultats concernant
les entreprises mais seulement l’évolution de l’indice qui réunit les
120 meilleures performances des titres DJ Euro Stoxx. Il existe aussi
un classement réalisé par le journal américain Fortune,
« the World’s Most Admired Companies ». Mais comme son nom l’indique,
il s’agit plus de promouvoir que de se placer d’un véritable point de
vue sociétal.
6 492
C'est le résultat que l'on obtient en divisant le PIB mondial (40.9 billiards de dollars) par la population mondiale (6.9 milliards de personnes).
Source : banque mondiale, données 2004
PS : pardon à ceux qui avaient lu le message erroné... ou comment quelques virgules refroidissent un bel élan d'enthousiasme...
