30 novembre 2005
BREVES POLITIQUES
Michel-Edouard Leclerc à propos de la synthèse du P.S. "on
nous promet de dissuader « les entreprises qui licencient aux seules
fins de répondre à des exigences financières ou sous la pression de
leurs actionnaires ». Diable, y aurait-il d’autres motivations ?"
-> Oui : celles qui licencient sous la pression de la grande distribution. (Je sais MEL n'a pas dit le contraire, au moins dans cette phrase, mais je n'ai pas pu résister.)
---
Lu chez le même MEL, la métaphore d'Henri J. Nidjam du Nouvel Economiste sur la vie politique : « Le marché est là (la demande politique), pas le produit ».
---
Lue dans les commentaires du message "Happy Birthday to you Mister President" sur ce blog, l'anecdote de Guillaume Buffet :
« Lors d'un débat TV avec Mitterrand, Roland Cayrol (patron de
l'institut CSA) lui demande : M. Le Président, quelle est la décision
la plus difficile que vous ayez eu à prendre ?
Réponse de François
Mitterrand : "Vous savez M. Cayrol, un président, ça prend une décision
par législature : celle de nommer le premier ministre". »
---
Petit exercice : comparer les inquiétudes des français synthétisées dans ce tableau tout droit sorti du tout frais baromètre des "préoccupations des citoyens-consommateurs" de TNS Sofres pour le groupe Casino et l'Hémicycle et les 6 problèmes majeurs du monde tels que définis par José Ferré :
Question : que faut-il penser du terme citoyen-consommateur ? Où sont les inquiétudes des citoyens et où sont celles du consommateur ? A-t-on oublié que le citoyen et le consommateur avaient des intérêts contraires ? Chaque individu est-il forcément schizophrène du fait de ces deux personnalités ?
LE MOT DU JOUR (10)
"Better to be king for a night than Schmuck for a lifetime"
- Rupert Pupkin, le personnage interprété par Robert de Niro dans la Valse des Pantins de Martin Scorsese (1983) -
29 novembre 2005
HAPPY BIRTHDAY TO YOU MISTER PRESIDENT
Comme vous le savez sans doute déjà, c’est aujourd’hui l’anniversaire de Jacques Chirac (73 ans).
C’est un « mauvais anniversaire » pour le Président, comme le titre Libération. On a en effet vu se multiplier dans les médias (ici par exemple) récemment les articles sur la passivité de la Présidence Chirac : en cause, notamment, son entrée tardive dans la mêlée des violences urbaines.
Mais aussi parce que celle-ci fait suite à des ratés et des absences : outre la crise des banlieues, on se souviendra pour Chirac en 2005 de l’énorme raté constitutionnel et de son « petit accident vasculaire ».
Suiveur ?
Passivité ? C’est effectivement le sentiment qui vient à l’esprit, a priori. Chirac Président n’essaie-t-il pas à ce titre de copier Mitterrand Président, si absent lors des dernières années de son mandat ?
L’absence de Mitterrand, justement. Je ne suis pas historien de la politique, mais je ne suis pas sûr que les médias aient été aussi durs à l’époque avec Mitterrand qu’avec Chirac aujourd’hui. Le souvenir que j’ai conservé de l’avant-1995 est celui d’un abandon collectif : dans un esprit « c’est comme ça » ou « il n’y a rien à en attendre », voire « respectons-le ».
Compassion liée à la maladie et à la fin prochaine ? Hésitations des adversaires politiques de l’époque à jouer sur la corde « absence » ?
Un peu de tout sans doute. Mais là où Mitterrand gérait sa rareté, Chirac donne un sentiment de déjà-vu dans l’absence de la fonction présidentielle. Là où Mitterrand prenait de la hauteur, Chirac est vu comme passif. La vie est injuste.
Passif ?
Un petit exercice tout à fait
partiel : jeter un coup d’œil aux communications présidentielles depuis
la fin août. Internet n’existait pas en 95, c’est bien dommage…
Communications ? On trouve ici 20 communiqués, soit sept par mois environ.
Sur ces vingt communiqués, 5 saluent la mémoire d’un disparu ; 4 s’indignent face à des événements de société (incendies dans les immeubles parisiens, agression contre la mosquée de Carpentras…), 5 se félicitent de bonnes nouvelles (qualification de l’équipe de France pour la coupe du monde en Allemagne, succès du lancement d’Ariane 5), 2 font part de nominations et 1 rassure sur l’Etat de santé du Président.
Restent trois communiqués « à contenu », qui font part d’intentions ou de décisions sur les Sapeurs-Pompiers, les relations avec l’Afghanistan et la Mémoire combattante (les fameuses funérailles nationales pour le dernier poilu).
Parallèlement à ces 20 communiqués, on dénombre 7 points presse (le dernier en date avec Angela Merkel), 15 allocutions et discours et 5 interviews ou interventions télévisées (dont la fameuse tribune sur l’Europe). Et je ne compte pas les lettres de félicitations adressées aux sportifs ou autres (au fait : je n’ai jamais compris l’émotion des sportifs félicités par Chirac - ou toute autre personnalité en vue d'ailleurs - alors que c’est lui qui se sert d’eux pour son image…)
Alors, chômage technique ou pas ? A chacun de se faire son idée.
Certains spécialistes pourront poster en commentaire la liste des «
vraies » décisions ou orientations prises par la Présidence, puisque ce
serait le meilleur indicateur « d’activité présidentielle »… (merci
d’avance).
Symbolique ?
Tout cela doit nous rappeler que la fonction Présidentielle française ne fait pas rentrer le Président dans l’arène. Et qu’il y a une forte part de représentation. Le VRP n°1 de la France, comme on le dit parfois…
Pourquoi s’indigner devant l’absence de présence présidentielle, alors qu’il n’y a pas grand-chose à en attendre ? Le Président ne gère pas la France seul, que je sache. Il a une énorme équipe, autour de lui à l’Elysée. Les missions de l’exécutif sont confiées à un gouvernement, avec des Ministres eux-mêmes entourés de cabinets ou de conseillers, qui s'appuient eux-même sur l'administration…
Le pouvoir est certes partagé, mais on voit à travers ce type de réactions la symbolique qu’on continue à lui porter. Pourtant, s’attaquer à la Présidence me paraît tout aussi utile que l’action présidentielle elle-même.
Tiens, à propos, savez-vous quels sont les trois seuls noms de famille à avoir été utilisés par Le Monde, Le Figaro, Libération ou Aujourd’hui dans leurs unes depuis le début du mois ?
Sarkozy (8 fois), Bush (4) et Villepin (2) [ceci, vous l'aurez compris, est un teaser annonciateur de mon baromètre mensuel sur les unes de presse, qui sera publié dans les jours qui viennent]. Mais peut-être qu’à l’occasion de cet anniversaire présidentiel, d’autres que le BAK titreront ce matin sur celui qui, à l’Elysée, est appelé « Monsieur le Président »...
28 novembre 2005
STAGIAIRES ET MEDIAS
Depuis
quelques semaines, les stagiaires ont réussi à attirer l'attention sur
leurs conditions pas toujours faciles : travail lourd, indemnités
symboliques... A l'origine de cela, une simple manifestation
ayant réuni une centaine de stagiaires (le 1er novembre, la date la plus éloignée de la fête du Travail dans le calendrier) - comme quoi
la "création d'événement" marche toujours pour attirer l'attention des
médias.
Consécration hier soir avec un reportage de Capital sur M6 (qui par ailleurs met à profit la méthode de l'inflitration discutée ici il y a peu, avec une caméra cachée suivant un stagiaire dans une mission de... trois jours, de l'entretien à sa démission).
Grand moment de non-journalisme : je ne saurais pas vous restituer les citations exactes, mais la conclusion en est, grossomodo : "notre candidat démissionne au bout de trois jours étant donné qu'il n'est payé que 300 euros par mois et que ses conditions de travail, au sous-sol de l'entreprise, sont très dures".
Chacun se fera son avis sur la démission d'Arnaud (pour moi : quitte à démissionner, autant le faire vite). Mais le reportage n'a fait qu'effleurer le problème de l'industrialisation des stages. Pendant l'entretien, l'employeur d'Arnaud déclare : "notre business model, ce sont les stagiaires". Bien dommage de ne pas avoir approfondi ce point car le coeur du problème est là.
Il y a par ailleurs beucoup d'évidences dans ce qui est actuellement dénoncé à ce sujet. Les conventions fictives en sont une. Il est bon d'en parler, mais peut-il y avoir débat là-dessus ? Quel citoyen pourrait les défendre ?
Pour ma part il ne me choque pas qu'un stagiaire puisse, pendant 6 mois, détenir de vraies responsabilités dans une entreprise (les mêmes qu'un salarié) sans pour autant être payé comme un salarié. C'est une situation "donnant-donnant" : l'entreprise fait des économies, le stagiaire se fait une expérience qu'il pourra vendre.
Et il ne faut pas nier le besoin de souplesse qu'ont les entreprises. Difficile d'embaucher un étudiant sans référence professionnelle et sans expérience... De ce point de vue le stage est une passerelle, ou plutôt un tremplin vers l'emploi salarié.
C'est sa vocation et c'est cela qu'il faut garder à l'esprit. Les stages, oui à condition qu'il y ait des perspectives derrière. Etudiant, on m'avait proposé un stage dans une entreprise de 8 personnes : 3 salariés et 5 stagiaires permanents. D'un point de vue individuel cela aurait pu être intéressant, mais du point de vue de la collectivité il y avait là quelque chose de choquant.
Pour autant et aussi nombreux soient-ils, ce type d'exemple ne justifie pas de condamner le principe des stages ou de refuser d'en faire. Condamnons l'industrialisation des stages, pas les stages. Et si limiter la part de l'effectif en stage dans les entreprises était une solution ?
27 novembre 2005
NAME DROPPING NOT DEAD
Voici des extraits d’un blog que vous connaissez sans doute tous, sur lequel on trouve des choses intéressantes et où beaucoup de blogueurs rêvent de se faire linker.
Mais qui est aussi et peut-être surtout un blog-vitrine de l’activité et de la personnalité de son auteur (qui ne s’en cache pas).
Les extraits de ce blog ont été sélectionnés avec parcimonie (dans la période 1er-27 novembre) et commentés avec la plus grande mauvaise foi. Avec une seule finalité : montrer qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, surtout quand il s’agit d’asseoir sa crédibilité sur un sujet donné.
A noter qu’une grande partie des infos de ce blog sont des remerciements à des gens qui se sont intéressés à Loïc Le Meur (puisque c’est de lui qu’il s’agit). Le plus souvent ces personnes sont des sommités. Sont-ce les anonymes qui oublient de s’intéresser à Le Meur, ou y a-t-il deux poids et deux mesures dans la sélection des remerciements ?
Je ne veux pas croire à la deuxième hypothèse, mais j’ai remarqué que Loïc n’avait pas eu un mot pour l’étude de Nico de Nues sur les « ducs » de la blogosphère, qui était pourtant très intéressante (il est toujours temps de se rattraper).
Pardonne-moi de cet affront, Loïc, je sais bien que ton emploi du temps ne te permet pas de suivre tout ce qui se passe dans la blogosphère ! Et puis n’est-ce pas là la rançon du succès, et donc une nouvelle forme de reconnaissance ?
----------
Morceaux choisis
« C'est le journaliste en majesté, comme dirait un ami rédacteur en Chef d'un grand quotidien national... »
Comprendre : je suis pote avec des gens qui ont de grandes responsabilités dans des grands médias. Et je n’ai même pas besoin de donner de noms.
« Sénateur blogueur, merci de t'être prêté au jeu et de m'avoir proposé de nous tutoyer entre blogueurs, Alain! »
Comprendre : je tutoie des sénateurs, mais ce n’est pas de ma faute, ce sont eux qui veulent.
« Merci à Caroline Mille, Directeur de la communication d'Alcatel et à Martine Damour, Déléguée générale d'Entreprises et médias, l'association des directeurs de communication de m'avoir invité à présenter les enjeux des blogs en entreprise devant 70 Directeurs de la communication de grandes entreprises. »
Comprendre : des gens importants avec des responsabilités importantes dans des entreprises importantes m’invitent à parler devant d’autres gens importants (et ce n’est pas de ma faute)
« Dommage si c'est le cas cela m'aurait fait plaisir de croiser DSK à nouveau. »
Comprendre : et oui, je connais DSK.
« Stephen Baker journaliste à Business Week vient de me podcaster, merci Stephen. »
Comprendre : à l’international aussi, et dans des magazines avec des noms vachement cool aussi, on s’intéresse à moi.
« Pardon d'avoir insisté pour mettre un peu la pagaille dans la photo en portant Orianne, on ne pouvait pas avoir l'air trop sérieux non plus, non ? »
Comprendre : ce n’est pas parce qu’on est des chefs d’entreprise vedettes et que le Figaro écrit sur nous qu’on a pas le droit de déconner, merde !
« Je viens de déjeuner avec Jean-Jacques Bresson, nous nous sommes connus il y a dix ans (ouch) en classe préparatoire (…) à chaque fois que je lui racontais une anecdote qui m'est arrivée récemment il m'a répondu je suis au courant, je lis ton blog et j'écoute ton podcast... »
Comprendre : mon blog m’embête, je n’ai plus rien à raconter à mes anciens potes tellement il a de succès.
« Le Jury des BOBs, dont je fais partie, a décidé d'annoncer en avance le Prix Spécial de Reporter sans Frontières (…) »
Comprendre : je suis incontournable dans la blogosphère internationale.
« Jérôme Colombain vient de lancer son blog et podcast personnel et m'a offert un podcast de luxe dans sa chronique sur France Info à propos de la sortie de Blog pour les Pros »
Comprendre : j’ai accès à l’antenne d’une radio d’information nationale. Et le journaliste en redemande puisqu’il était frustré de ne pouvoir tout garder à l’antenne.
« Bon courage Michel-Edouard, tu n'as pas dû beaucoup dormir ce week-end avec ton équipe, bravo pour cette transparence. »
Comprendre : je suis copain avec Michel-Edouard Leclerc, on se tutoie et il a besoin de mes encouragements.
-----------
ACTIONS, MANIPULATIONS ET PROTECTIONS
Ainsi, Danone aurait reçu vendredi la visite des enquêteurs de l'AMF, selon les Echos.
Rappel des faits (voir l'article très complet d'Acrimed sur ce sujet) : une bonne partie de l'actualité estivale est consacrée à une rumeur d'OPA hostile de Pepsi-Cola sur Danone (voir cet article de Pascal Galinier dans le Monde, écrit le 20 juillet).
Les politiques s'en mêlent, on invente le patriotisme économique, le cours de l'action flambe (au plus haut du mois de juillet, elle atteint +25% par rappport à sa valeur initiale - voir graphique ci-contre - et non pas +33% comme l'écrit les Echos et les autres supports de presse qui ont recopié l'information vendredi), mais PepsiCo finit par démentir.
Danone n'aurait-il pas orchestré la rumeur lui-même pour faire grimper sa valeur boursière ? On apprend que Christine Mital, éditorialiste à Challenges, le canard qui avait publié le premier la rumeur d'OPA de Pepsi (dans une brève, sans un mot sur ses sources), est... la soeur de Franck Riboud, PDG de Danone.
La presse française se fait néanmoins très discrète là-dessus (c'est d'ailleurs de l'International Herald Tribune que vient l'info, je m'en étais étonné ici) et Christine Mital dément auprès de l'IHT, tout comme Challenges dans ses propres colonnes. Le Monde, dont Danone est pourtant actionnaire, fait l'hypothèse que la manipulation de cours est une réalité (il n'y a pas forcément besoin de Christine Mital pour cela).
Suite à une plainte de l'ADAM (Association Des Actionnaires Minoritaires) pour "manipulation de cours", l'Autorité des Marchés Financiers (AMF) annonce l'ouverture d'une enquête. L'affaire est provisoirement terminée, le cours de l'action navigue à un niveau sensiblement supérieur à celui de début juillet, et on attend d'avoir des nouvelles de l'AMF.
Les voici donc. Les enquêteurs de l'AMF ont "rendu visite" à Danone, son banquier Lazard, ses communiquants Euro RSCG (rappelons que Stéphane Fouks avait activement participé à propager la rumeur) et DGM conseil.
Je suppose que ce type d'enquête se doit d'être particulièrement discret et que l'information des Echos est une "indiscrétion", mais il faut noter qu'on se situe quatre mois après les faits. Et il est difficile de ne pas imaginer que d'autres "visites" auraient été rendues publiques avant celle-ci. S'il s'agit bien du "début" de l'enquête, 4 mois après les faits, et s'il subsiste des traces de "manipulation" chez Danone ou ses conseils, il faudra s'en étonner...
Quid d'ailleurs du groupe Nouvel Observateur (auquel Challenges appartient) qui ne fait pas partie de la liste des sociétés visitées ? Les faits pourraient le justifier. On pourrait alors se retrouver dans une situation proche de celle de l'affaire Cofidis, avec des journalistes qui protègent leurs sources et des enquêteurs qui les réclament...
Il ne faut pas croire que ce type d'événement est isolé. Il est fréquent que le cours de l'action d'une société grimpe suite à la parution d'une "rumeur" dans la presse économique (par exemple, le cours d'un avionneur peut augmenter suite à la publication d'une rumeur de grosse commande...). Ces "rumeurs" protègent toujours leurs sources et on n'entend pas souvent parler d'enquêtes... (Au fait, si une société veut me contacter pour que je lance une rumeur qui fera grimper le cours de son action, je l'assurerai de la protection de la source et ne demanderai qu'1% de la valeur boursière gagnée en retour. Intéressant non ?)
Mais il est vrai qu'il est rare qu'une rumeur s'étale, comme celle de Danone, sur trois semaines, et qu'elle fasse prendre une telle valeur au cours. Ceux qui comme Le Monde, font l'hypothèse que Danone a sciemment lancé la rumeur, écrivent qu'il a réussi son coup "d'une main de maître"... Je ne suis pas tout à fait sûr de cela : et si au contraire le contrôle lui en avait totalement échappé ?
26 novembre 2005
LES JOIES DU POUVOIR
Quand Khrouchtchev fut renversé, il s'assit, écrivit deux lettres pour son successeur et les lui donna.
Il lui dit "quand vous serez dans une situation inextricable, ouvrez la première lettre et elle vous sauvera. Et la deuxième fois que cela vous arrivera, ouvrez la deuxième lettre".
L'autre ne tarda pas à être le dos au mur. Il ouvrit la première lettre qui disait "faites-moi porter le chapeau". Ce qu'il fit, avec le plus grand succès.
Il se retrouva coincé une deuxième fois et ouvrit la deuxième lettre. Elle disait : "asseyez-vous et écrivez deux lettres".
Anecdote à l'authenticité non vérifiée, racontée dans Traffic, de Steven Soderbergh.
24 novembre 2005
AU REVOIR
Parmi tout ce qu'elle a de stupide, notre société accorde de la valeur aux gens lorsqu'ils meurent.
George Best a eu le privilège peu enviable d'être considéré comme un Dieu vivant. Toujours culte aujourd'hui auprès d'une génération comme la mienne, qui ne l'a pourtant jamais réellement connu, cette notoriété l'a complètement dépassé.
Il n'est pas encore décédé à l'heure où j'écris ces lignes, mais demain, ou plus tard peut-être, tous les médias se souviendront de George Best. Cela a commencé aujourd'hui, à la suite d'une déclaration de son médecin. Enterré médiatiquement, comme Yasser Arafat il y a quelques mois, avant d'être mort.
Espérons au moins qu'il s'agisse d'un enterrement de première classe. Et puisse-t-on à cette occasion dire un mot sur l'alcoolisme, l'Irlande du Nord, le talent, le rêve et la notoriété destructrice.
PLUS DE DEMOCRATIE ?
La
France est en pleine tourmente économique et sociale. La solution
est-elle dans le "plus de démocratie" ? Quelques éléments de réflexion.
1. La fréquence des élections
Les élections de 2007 constituent à la fois une opportunité et un risque démocratique.
Opportunité : c'est l'occasion de repenser notre modèle, faire un état des lieux, donner une nouvelle impulsion, apporter une vision, trouver des solutions.
Risque : la France cesse d'être gouvernée pendant la campagne. Elle a peut-être même déjà cessé de l'être, un an et demi avant l'échéance (voir le budget 2006...).
Quinquennat plutôt que septennat : progrès démocratique. Mais s'agit-il pour autant d'un progrès social ? Peut-on admettre qu'un pays soit gouverné (si tant est qu'il l'est) pendant 3 ans et demi sur 5 (soit 70% du temps), et un an et demi en campagne (30% du temps). Quel est le bon équilibre ?
2. La légitimité des politiques
On dit
beaucoup que les politiques ont perdu le contact avec les citoyens,
qu'ils ne comprennent plus, qu'ils ne représentent plus.
La solution est-elle dans le "plus de démocratie" ? Autrement dit, faut-il développer les mécanismes d'écoute du peuple, comme le référendum ?
En interrogeant les Français sur la constitution, Jacques Chirac a donné la parole au peuple. Beaucoup d'intellectuels regrettent le "non" à la constitution : un exercice de démocratie a-t-il ainsi tué le progrès ? Et cet exercice démocratique sert-il à quelque chose si la classe politique n'est pas capable de tirer des conclusions de ce vote franc ?
3. La considération du peuple
Tout le monde (politiques, marques, etc.) dit que les gens sont intelligents, mais tout le monde (les mêmes) agit comme s'ils étaient stupides.
Notre "niveau de démocratie" est-il un indicateur de "l'estime" portée au peuple ? Doit-on considérer que les citoyens sont matures et aller vers "plus de démocratie", ou l'inverse ? La démocratie est-elle mère de la démagogie ?
Un vote ou un sondage est une somme d'expressions individuelles. Mais l'intérêt collectif est-il la somme des intérêts individuels ?
A contrario, quels résultats ont obtenu les gouvernements qui, tout au long de l'histoire, ont pris le pouvoir sans en référer à la volonté du peuple, prétendant détenir une vérité suprême ? Est-il possible d'aller dans le sens de l'intérêt du peuple tout en allant contre sa volonté ? Les masses sont-elles dans des logiques auto-pénalisantes ?
4. L'information éclairée
L'exercice d'écoute du peuple, pour être efficace, suppose que ce dernier soit éclairé sur les enjeux sur lesquels il se prononce.
Une plus grande écoute du peuple, donc "plus de démocratie", est-elle possible quand les problèmes du monde sont largement ignorés des grands médias ?
Et une information éclairée est-elle possible quand les parties prenantes (partis, candidats) entrent dans des logiques électoralistes ?
5. La prise en compte d'intérêts divergents
L'exercice démocratique suppose d'écouter toutes les parties prenantes dans un problème donné.
Cela n'ouvre-t-il pas la voie aux lobbies de toutes sortes (industriels, corporatistes...) dont l'action individuelle est paralysante pour l'ensemble ?
L'écoute des intérêts de tous n'amène-t-elle pas systématiquement les solutions les plus molles et les moins satisfaisantes pour la collectivité ?
N'est-ce pas pour cela que les entreprises, qui recherchent l'efficacité permanente, ne sont pas des espaces démocratiques ? Et que lorsqu'elles recherchent le consensus, elles patinent ?
6. La recherche de solutions globales
Les problèmes du monde sont des problèmes globaux qui devront, tôt ou tard, être traités globalement.
Les résoudra-t-on par "plus de démocratie" ? Un gouvernement mondial doté de pouvoirs réels, une baisse des dépenses militaires pour transférer les budgets d'armement vers l'humanitaire, l'environnemental et le social... sont-ils "décidables" démocratiquement ?
Je conclurai avec ces mots :
"La démocratie est quand même le seul régime acceptable, ce que la civilisation a inventé de mieux depuis très longtemps.
Et
pourtant (...), la démocratie n'a jamais réussi à mobiliser, à créer de
l'émotion, de l'enthousiasme. (...) Pas une vibration, pas une émotion
(...) sur un des plus beaux miracles des temps modernes : la façon dont
l'Espagne est passée de la dictature fasciste à la démocratie.
La
démocratie est, partout, absolument fragile. D'autant qu'avec son refus
de la violence a priori, elle n'a pas facilement la décision de
violence à portée de main (...) Je pense aussi bien à Munich, à la non
réaction contre la montée d'Hitler, qu'à la Yougolsavie et la Bosnie
d'aujourd'hui (...)
Par rapport à tout cela, et bien au-delà
de la liberté d'expression nécessaire pour faire réfléchir les gens et
pour améliorer le système, nous sommes devant une nécessité de penser,
d'approfondir, de philosopher, de lire et de dialoguer."
- Michel Rocard, entretien avec les Inrockuptibles, mars 1995 -
23 novembre 2005
LE (LONG) MOT DU JOUR (9)
"Décidément,
me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un
second système de différenciation tout à fait indépendant de l'argent ;
et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi
impitoyable.
Les effets de ces deux systèmes sont d'ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l'amour tous les jours ; d'autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l'amour avec des dizaines de femmes ; d'autres avec aucune.
C'est ce que l'on appelle la "loi du marché". Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l'adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit.
En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et la solitude.
Le libéralisme économique, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société.
Sur la plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d'autres perdent sur les deux. les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l'agitation sont considérables."
- Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte -
J'avais fait référence à cette réflexion dans une note intitulée "sexe, ultra-libéralisme et régulation" que l'on peut lire ici.


