14 janvier 2006
JARHEAD

Après
tout, ce blog va peut-être se transformer en carnets de critiques
cinéma. Voici en tout cas le deuxième billet de la semaine de ce type
après Good night and good luck, et après un premier essai début novembre.
Donc, j’ai été voir Jarhead. Jarhead, c’est ce film sur la guerre du golfe dont vous avez sans doute entendu parler, réalisé par Sam Mendes, oscarisé pour American Beauty et qui s’essaie à un exercice assez différent (ceux qui se souviennent d’American Beauty reconnaîtront ici Chris Cooper qui jouait le voisin nazillon et qui est colonel dans Jarhead).
Premier constat : la sensation de vieillir. Jarhead
traite de l’Histoire. La guerre du golfe, c’était il y a 15 ans. J’ai
bien sûr vu des centaines de films qui traitent d’événements que l’on
peut qualifier d’historiques, mais jusqu’à récemment, il s’agissait
d’une histoire dont je n’avais pas été le témoin. Pour les gens de ma
génération (nés dans les années 70), la guerre du Vietnam ce n’est pas
l’actualité, c’est de l'Histoire et / ou du cinéma. J’avais déjà eu la
sensation de vieillir en voyant Goodbye Lénine !, dont le
contexte (la chute du mur de Berlin) renvoyait à un événement dont
j’avais conscience au moment où il s’est produit.
Même impression, donc, étrange, avec Jarhead.
Impression renforcée par les images qui ressuscitent des impressions
enfouies de cette époque (qualité des images, uniformes américains et
irakiens, le désert…). Tout cela est étrangement familier. Petite
madeleine.
Le film ? Un des commentaires du narrateur, dans la
conclusion, est : « toutes les guerres sont les mêmes. Toutes les
guerres sont différentes ». Je crois qu’il en va de même avec les films
de guerre. Tous les films de guerre sont les mêmes. Tous les films de
guerre sont différents.
Tous les films de guerre sont les mêmes ?
Je
ferais cette démonstration par une somme de détails. On retrouve en
effet dans Jarhead un certain nombre de mécanismes courants dans les
films de guerre. L’introduction, une salle d’entraînement remplie de
marines rasés au garde à vous et en train de se faire hurler dessus par
un sergent instructeur bouledogue, est la même (un hommage ?) que celle
de Full Metal Jacket. En moins impressionnant, forcément.
Certaines
récitations des marines sont d’ailleurs identiques dans les deux films
(« Ca, c’est mon fusil. Il y en a beaucoup d’autres comme lui, mais
celui-là, c’est le mien. Sans mon fusil, je ne suis rien. Sans moi, mon
fusil n’est rien »…).
Situations identiques aussi lorsqu’un marine pose avec un cadavre (cf. Full Metal Jacket également). Personnages identiques à d’autres films : on n’échappe pas ici au sergent noir avec un cigare (cf. Aliens le Retour ou Officier et Gentleman). Façon de filmer identique au Soldat Ryan quand Swof, le personnage principal, se retrouve paralysé au milieu des bombardements (images ralenties, son étouffé).
Cette
parenté très proche dans des situations ou dans la mise en scène paraît
néanmoins très assumée (voir la séquence où les marines regardent Apocalypse Now).
Tous les films de guerre sont différents ?
Jarhead
présente en tout cas une spécificité très importante : il est focalisé
sur l’attente et la frustration et non sur le combat. C’est sans doute
une gageure cinématographique que de vouloir rendre l’impression de
lenteur (6 mois d’attente en Arabie Saoudite) en deux heures de film.
Mendes y répond par le contraste saisissant entre la préparation
musclée des marines (le début du film sur le camp d’entraînement) et
les épisodes plus ou moins signifiants de l’attente sur place.
Ce
n’est pas l’ennui qui est représenté (pas de temps mort dans le film)
mais un rythme de vie en groupe avec ses moments de joie et ses
nombreuses frustrations. « L’attente, c’est le pire », nous prévient
l’affiche. On en vient en effet presque à espérer avec les marines
qu’il y ait un peu de castagne. Cela n’arrivera pratiquement pas. Swof
et ses acolytes repartent sans avoir tiré un seul coup de feu.
Une
seule scène montre un début de discussion entre les soldats sur le sens
de cette guerre. « C’est nous qui avons armé les irakiens », se risque
l’un d’entre eux. La réponse, impitoyable, fuse : « Fuck politics ». On
n’en reparlera plus jusqu’à la fin. Au fait, Jarhead, le surnom des Marines, signifie « tête de vase ». MAJ 16/1. A cause des oreilles décollées. Car un vase, c’est creux.
Au final, Jarhead
est une intéressante réflexion sur l’utilité que chaque individu peut
apporter à une société, sur la vie de groupe, les chemins qui se
croisent et qui se séparent, les aspirations profondes de chacun,
l’enrôlement des laissés pour compte. Pour mieux renvoyer dos-à-dos la
guerre « active » et la guerre « passive » (l’attente) qui ont le même
impact dévastateur sur la psychologie des soldats.
C’est
peut-être plus l’itinéraire d’un individu qui est raconté ici, la
guerre du golfe en étant le contexte. Mais il ne sera jamais inutile de
décrire la vie si particulière des soldats. Après tout, ce témoignage
nous rappelle aussi qu’on est bien au chaud chez soi. Ou dans une salle
de ciné.
