Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

24 janvier 2006

MOBILISATIONS CITOYENNES

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L’actualité récente de la blogosphère nous offre 4 exemples de « mobilisations » très différentes dans leur forme et dans leur ampleur :
- la détention de Bernard Planche
- la révocation du Proviseur Garfieldd
- le lynchage médiatique du juge Burgaud
- la liquidation judiciaire de Mayetic.

(Tentative d’)analyse.


L’affaire Bernard Planche.


Le 1er janvier 2006, Alain Hertoghe publie sur Agoravox un appel en faveur d’une mobilisation pour la libération de Bernard Planche, « otage de seconde zone » en Irak. Il publie dans la foulée l’appel sur son blog Carte de Presse le 2 janvier. L’objectif est de « démontrer la puissance citoyenne de la blogosphère » en diffusant un texte-type (« liberté pour Bernard Planche ! ») sur les blogs, forums, chats, e-mails, notamment à destination de l’Elysée, certains Ministères et certains médias.

L’appel suscite 32 commentaires sur Agoravox et 75 sur Carte de Presse. Un certain nombre d’entre eux invite à la prudence en arguant du fait que la discrétion médiatique peut être la stratégie des autorités et que ce type d’appel n’a pas été concerté avec la famille de l’otage. Le débat est assez vif entre les pro et les anti-mobilisations.

Le 4 janvier, Alain Hertoghe publie un billet faisant le bilan des soutiens, qui sera réactualisé au fur et à mesure. Au final,  près de 40 blogs ayant repris l’appel sont linkés dont « A l’heure américaine », le blog des correspondants de Libération aux USA. Yahoo News s’est également fait l’écho de l’appel en le mettant en évidence.

Le 7 janvier, Bernard Planche est libéré. Le 8, Alain Hertoghe s’en félicite sur son blog en reprend Jacques Chirac qui remercie « tous ceux qui se sont mobilisés ».

Le 10 janvier, Alain Hertoghe publie un nouveau billet sur son blog et sur Agoravox. Intitulé « Mobilisation ou discrétion ?
», dans lequel il analyse rétrospectivement l’affaire, constatant notamment que c’est bien à la demande de la famille que Bernard Planche a reçu si peu de publicité médiatique. Mais cette information a été publiée le 9 janvier, après la libération et donc après la mobilisation. Hertoghe mentionne notamment le fait que certains médias se soient associés à la démarche (sont cités Métro et les sites du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur).

Pour lui, il est difficile de « se faire une opinion définitive sur les vertus et les vices d’une mobilisation médiatique pour un otage ». Beau joueur, il conclut le billet : « Fallait-il, dans le doute, s'abstenir ? Peut-être... »

Résultats de la recherche Technorati pour « Bernard Planche » : 477 billets.



L’affaire Garfieldd.


Comme l’explique Gilles Klein dans ce billet, l’information sur la révocation du Proviseur blogueur homosexuel est d’abord sortie sur Finis Africae dans un billet intitulé « censure », le 31 octobre (la révocation datant du 12). Ce billet suscite 60 commentaires, dont certains de Garfieldd qui appelle au calme et à la mesure « dans (son) intérêt ».

Gilles Klein explique ensuite que ce sont les médias qui ont donné une certaine dimension à l’affaire (Europe 1, le Figaro, Libération). C’est à partir de là seulement que la blogosphère s’est enflammée. Symbolisés par la lettre ouverte de Maître Eolas à Gilles de Robien (168 commentaires, 80 trackbacks), les commentaires sont unanimement indignés.

Le 20 janvier, le Ministère de l’Education fait machine arrière dans un communiqué qui précise que « Au vu de son dossier, le ministre arrêtera prochainement une décision mieux proportionnée à la faute commise par ce fonctionnaire ». On ne sait pas quelle sera la décision, mais l’annonce semble suffire à satisfaire des blogueurs. Pourtant, le communiqué parle bien d’une faute, ce qui me semble contestable si j'en juge les arguments avancés dans la mobilisation.

Pour Gilles Klein, « Il n'y a pas la moindre preuve que les blogs aient joué un rôle dans le changement d'attitude ministériel face à Garfieldd ».

Résultat de la recherche Technorati sur « Garfieldd » : 517 billets


(La non-)mobilisation Burgaud

Le 18 janvier paraît un entretien avec le juge Burgaud, magistrat instructeur de l’affaire d’Outreau jusqu'en 2002, dans l’Express. Refusant notamment de prononcer des excuses, il s’attire de terribles foudres médiatiques. Faisant la une de France Soir (après celle du Parisien en décembre), provoquant de nombreux éditoriaux et commentaires médiatiques sur sa personne.

La blogosphère s’intéresse également de près à cette affaire et on note un certain nombre de billets demandant une plus grande modération vis-à-vis de Fabrice Burgaud, comme celui de Daniel Schneidermann sur Big Bang Blog, le 20 janvier, ou Pierre Bilger le 21. Pour prendre l’exemple de quelqu’un que je lis, Koz publie le 21 un billet intitulé « Jusqu’où va-t-il pouvoir tenir ? », écrivant notamment « Ne recommençons pas avec le juge Burgaud ce que nous avons pu faire avec les 13 acquittés d’Outreau, dans la précipitation, l’acharnement médiatique, l’impatience de voir le sang couler et la sanction exemplaire tomber ».

Parmi les 40 commentaires, un bon nombre abonde en son sens et dénonce l’emballement médiatique. Plus généralement, d’autres blogueurs (dont je fais partie) manifestent la même idée de retenue. D’autres par contre réclament sa tête, estiment le traitement médiatique juste, ne veulent pas avoir pitié. Le sujet est très couvert dans les blogs et divise.

Les tenants de la « retenue » manifestent avant tout une opinion personnelle et ne s’organisent pas autour d’un billet, d’un appel ou d’une lettre ouverte. A noter : Pierre Bilger et Koz se réclament de Marie-George Buffet (Koz, ne m’en veux pas pour ce raccourci, après t’avoir fait douter de tes convictions il y a quelques mois puis après t’avoir montré que tu penses comme le Monde hier :-).

Résultat de la recherche Technorati sur « Burgaud » : 183 billets


L’affaire Mayetic

Le 19 janvier, je reçois un e-mail de Miguel Membrado intitulé « Liquidation de Mayetic – demande d’aide à la diffusion ». Une affaire dont je n’ai encore jamais entendu parler.

Une rapide recherche me montre qu’il s’agit d’une société mise en liquidation judiciaire et qui clame une machination politique à son encontre. Je copie-colle ici une partie du résumé qu’en fait Charles Nouÿrit :

« (il semblerait) que son entreprise de 23 personnes soient victimes d’une tentative de diffamation de la part du Maire d'Asnières, Manuel Aeschlimann. Il semblerait qu’une fausse note des RG ait été fourni au Monde, à France 3 et Canal+ qui aurait relayé l’info sans la vérifiée. Voici les accusations portées sur Mayetic et son président Bruno de Beauregard (son associé) les 21 et 22 octobre 2005 :
•    Affiliation à une prétendue secte (Le Monde) de tueurs (France 3) !
•    Infiltration d'organisations gouvernementales (Direction Générale des Impôts, Gendarmerie Nationale, OTAN) !
•    Rapports des RG et de la DST appelant à se méfier de Mayetic (appel au boycott par Le Monde) ! »

Intitulée « diffamation ou canular ? », cette note reflète la confusion que fait naître cette information invérifiable.

Le 22 janvier, Miguel Membrado publie sur son blog une liste de 26 blogs ayant repris l’information. Parmi eux, Alain Hertoghe, Loïc Le Meur ou Christophe Grébert. Mais la tonalité est celle décrite ci-dessus : impossible de reprendre de telles accusations à son compte sans vérification. L’affaire se propage, un peu, mais les propos sont prudents.

Résultat de la recherche Technorati sur « Mayetic » : 97 billets.


Des mobilisations, et alors ?

4 exemples, mais il y a mobilisation et mobilisation. Au-delà des statistiques Technorati indiquées pour chacun des cas étudiés (méthode dont on connaît les limites), on a vu des appels très volontaristes en ce qui concerne Bernard Planche et Garfieldd ; beaucoup plus timides en ce qui concerne Burgaud et Mayetic.

Ensuite, les appels sont suivis avec plus ou moins de vigueur. Celui d’Alain Hertoghe a provoqué une polémique sur la médiatisation des otages ; celui de Mayetic provoque incrédulité et prudence du fait de l’absence de sources diversifiées et de sa complexité. La mobilisation en faveur de Garfieldd n'a par contre pas rencontré de résistance... Si ce n'est celle des indifférents ou des silencieux (dont j'ai fait partie).

On voit aussi les mobilisations fonctionnent mieux si elles se fédèrent autour d’un texte fort. Alain Hertoghe l’a compris et a écrit ce texte. Maître Eolas s’est retrouvé propulsé au devant de la scène sans peut-être l’avoir voulu ou anticipé. Concernant Mayetic, il n’y a pas (encore ?) de texte ; concernant Burgaud, le symbole de la non-mobilisation est pour moi justement l’absence de texte. Chaque blogueur sympathisant a exprimé son sentiment à sa façon.


L'efficacité en doute, la média-dépendance en certitude


Il me semble que ces mobilisations montrent finalement deux choses :

Premièrement, si la blogosphère a apporté la preuve de sa capacité à s’organiser autour de « grands sujets », elle n’est pas encore assez puissante pour apporter la preuve de son efficacité : Bernard Planche a été libéré trop tôt pour juger d’une quelconque efficacité ; Gilles Klein a, je pense, raison de dire que l’on n’a pas la preuve que la blogosphère est à l’origine du revirement du Ministère de l’Education ; Burgaud doit se sentir bien seul et Mayetic rame.

Deuxièmement, on voit ici la très grande dépendance de la blogosphère aux médias :

Mayetic est victime des médias et ne parvient pas encore à susciter l’émotion ou l’indignation. Les blogueurs n’ont pas de preuves leur permettant de trier le vrai du faux. Si une preuve sortait dans un média, ils pourraient s’enflammer. Mais sans traitement médiatique, elle peine à allumer des mèches. Mayetic est média-dépendant.

Dans le cas Burgaud comme dans le cas Planche, les avis des blogueurs existent par rapport aux médias. C’est une mobilisation, ou plutôt un développement d’opinions contre les médias, donc dépendant d’eux.

Et dans le cas Garfieldd, la mobilisation n’a pas existé grâce à Finis Africae mais grâce à l’impact des médias qui ont enclenché le buzz blogosphérique. Média-dépendance là aussi. Qui n'est finalement que celle de tout citoyen dans n'importe quel cercle de la vie réelle ou virtuelle. En l'absence d'autres sources que les médias, la blogosphère montre ses limites d'action et d'influence. Influente, elle le sera si elle accède au politique, à l'expert, au scoop, en direct. Cela ne dépendra pas d'elle mais d'eux.

Les blogs, contre-contre-pouvoir ? Pourquoi pas. A condition de faire mouche au prochain coup.

Posté par adam kesher à 01:07 - 4. web - Commentaires [20] - Rétroliens [3] - Permalien [#]


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