31 janvier 2006
INFORMATION, OPINION, INVESTIGATION

J’ai pris en route l’émission « les femmes et les patrons d’abord
» ce soir sur Paris Première (rediffusion de l'émission de dimanche).
Invité : Pierre-Jean Bozo, Directeur de la Publication de 20 Minutes et ancien DG de Libération.
Est-ce parce que je l’ai prise en court ? L’émission, comme toutes les émissions intéressantes, était trop courte.
Sont
abordées, en cette fin d’émission, outre le parcours personnel de «
Bozo Le Nettoyeur », les questions de l’avenir de la presse quotidienne
nationale et du journalisme. Edwy Plénel (ancien Directeur de la
Rédaction du Monde faut-il le
rappeler), dans un reportage, dénonce le travers français de vouloir
faire non de l’information, mais du commentaire, de l’éditorial, au
détriment de l’investigation.
Un bon argument : l’incapacité
des médias à décrypter les événements des « banlieues » dans leurs
premières heures. Un mauvais argument : ce fameux « travers français »
qu’on nous sert à toutes les sauces et dans tous types de débats.
Pourquoi diable faudrait-il faire comme les autres ? Pourquoi l’herbe
serait-elle toujours plus verte ailleurs ?
Bozo enfonce le clou
et évoque les études de 20 Minutes auprès des jeunes, non-lecteurs de
presse quotidienne. Parmi les raisons de leur désintérêt, « trop de
politique ». Au sens « trop d’opinion ».
Il est intéressant de
voir comme on peut tout dire et son contraire. Plénel et Bozo, dans
cette émission, vont donc qualifier la presse quotidienne de trop
subjective. Mais l’est-elle vraiment ?
A l’inverse, Ignacio Ramonet écrivait dans Le Monde Diplomatique en janvier 2005 : «
cet engouement (pour les blogs) montre que beaucoup de lecteurs
préfèrent la subjectivité et la partialité assumée des blogueurs à la
fausse objectivité et l’impartialité hypocrite d’une certaine presse » (*). Jean-François Kahn (Marianne) dénonçait dans Libre Cours, l’émission d’Anne Sinclair sur France Inter, l’illusion de l’objectivité (**).
Tout
dire et son contraire ? Trop d’opinion ou pas assez ? La question est
assez complexe, mais je penche en fait pour la première hypothèse : je
ne suis pas du tout sûr que le lecteur « de masse » apprécie qu’on lui
donne des leçons.
J’avais déjà eu l’occasion dans cet article
d’écrire qu’à mon sens, les médias agissent comme des repoussoirs
auprès d’une certaine partie de la population, et que cela expliquait
le décalage entre discours médiatique dominant et France d’en bas.
Décalage constaté de manière flagrante en avril 2002 et en mai 2005.
C’était d’ailleurs la citation qui a été reprise par Côtéblog pour présenter mon blog (oui, ça me fait très plaisir d’être « cité »).
Je
vois tout à fait ce dont parle Ramonet quand il évoque la « fausse
objectivité » : c’est en particulier ce qu’on peut opposer au Monde. Je
comprends complètement que l’objectivité est une illusion. De nombreux
lecteurs les rejoignent et lisent leurs hebdos. Des lecteurs engagés,
avec des opinions, des convictions.
Mais des opinions et des
convictions, tout le monde n’en a pas. On peut le regretter. Sur
n’importe quel sujet, y compris la politique, on trouvera une grande
masse de « ni-ni », quelque part entre les pros et les antis. Les «
ni-ni » ne veulent pas choisir (d'ailleurs, vous connaissez beaucoup de
gens, dans votre entourage, qui font de vrais choix, qui savent prendre
de vraies décisions ?). Les « ni-ni » sont la masse. Et maintenant, les
« ni-ni » n’aiment pas qu’on leur dise ce qu’ils doivent penser (parce qu'ils n'ont pas très envie de penser).
Je
crois donc que l’information « de masse » n’est pas possible si elle ne
cherche pas au moins à défendre la pluralité des points de vue. Ceux
qui me lisent régulièrement ne seront pas surpris, j’ai beaucoup de mal
à mettre un point final à un article sans avoir tourné et retourné la
problématique dans tous les sens.
Et comme la presse quotidienne
ne peut pas vivre sans la masse, je rejoins, finalement, Plénel et
Bozo. Si la presse quotidienne passe effectivement trop de temps à
commenter au lieu d’investiguer, qu’elle investigue plus et commente
moins. Les médias alternatifs auront du mal à la concurrencer sur ce
terrain. Le lecteur engagé, celui de Marianne ou du Monde Diplomatique,
est l’exception.
A contrario, les mini-médias que sont les blogs
expriment des opinions, qui sont certes souvent le reflet de la pensée
dominante comme le faisait récemment remarquer
José Ferré, mais des opinions quand même. Forcément, le blogueur n’est
pas la source de l’information. Il peut l’être, mais ce n’est pas la
règle, et ce n’aura pas vocation à l’être.
Cette forme
d’expression - les blogs - est aussi une bonne nouvelle parce qu’elle
propose donc un commentaire engagé qui est peut être mieux admis par le
« ni-ni » que celui du « grand média ». Ce qui ne veut pas dire que les
blogs s’affranchiraient de leur média-dépendance.
Aux gratuits l’information, à Internet l’opinion, aux médias traditionnels l’investigation. C’est
une forme de pluralité et de complémentarité. Ca sonne bien. C’est
schématique, réducteur, incomplet, mais ça peut être le dessin d’un
système médiatique de demain où chacun aura trouvé sa place. Cela ne signifie pas pour la presse quotidienne un abandon d'une mission citoyenne ou éducative. Ce
n’empêche pas non plus que quelques champions fassent les trois. Si
elles peuvent faire un bon ménage à trois, très bien. Mais il faut
parfois mieux se spécialiser sur un domaine bien traité que sur trois
mal maîtrisés.
Et si ça ne se passe pas comme ça, tant pis ou
tant mieux, du moment que l’information, l’opinion et l’investigation
sont accessibles. Et de bonne qualité (mais ça, c’est une autre
histoire).
(*) cité par Joël de Rosnay dans la Révolte du Pronétariat (toujours en cours de lecture).
(**) Entendu dans le best of de Libre Cours, le 1er janvier 2006.
Commentaires
Je trouve que l'émergence des blogs est doublement bénéfique pour la société :
- ils apportent un souffle d'opinions, d'informations qui crée non seulement du lien (y compris au sens propre) mais aussi du débat.
- ce sont des aiguillons qui obligent la presse payante traditionnelle à se recentrer sur le coeur de son métier : l'info approfondie (dossiers, enquête).
Une fois cela dit, quid de la presse gratuite qui met en danger la presse traditionnelle ?
Continuera-t-elle sur son modèle "info minute/info poubelle" ? Se dotera-t-elle de moyens permettant l'investigation et une offre éditoriale de qualité ? La presse tradi a-t-elle épuisé le modèle économique du lecteur-payeur à l'heure de l'internet gratuit qui forge les habitudes ?
Et si, après tout, la presse devait retourner à son paysage de jadis : beaucoup - vraiment beaucoup - de petits journaux (cette fois ci gratuits ou bien très peu chers) dans un monde impatient, inquiet et plein d'espérances. A l'image des blogs.
Ca ne me déplaiera pas.
Je rectifie : ça ne me déplaierait pas.
Tiens, comme ça, en passant, ça fait deux jours que la presse nous serine que, désormais, on célèbrera chaque 10 mai l'abolition de l'esclavage.
Négligemment, tu vas voir Wikipedia à la rubrique “esclavage moderne“ (http://fr.wikipedia.org/wiki/Esclavage_moderne) et là, tu découvres avec stupeur que l'on estime à plus de 500 millions nos contemporains soumis à une forme ou une autre d'esclavage.
T'es content d'avoir acheté trois quotidiens ce matin, qui s'étalent sur la célébration sans rien mentionner de ça... C'était ma rubrique “opinion, information, investigation“.
Laurent, après tout peu importe d'où vient l'info si elle vient bien, de façon complète dans les faits, analysée si possible.
Je me demande si les gratuits ont intérêt à enrichir l'info. Est-ce que, tristement, ça ne rebuterait pas tout une partie de leur lectorat ???
José, tu es un enquêteur né ! Bon après, ça dépend comment on compte les esclaves. Le chauffeur de taxi qui un jour m'a déclaré "je suis un esclave de l'asphalte" en fait-il partie ?
Et moi, qui me sens esclave tour à tour de mon boulot ou de mon blog, est-ce que je peux me déclarer comme tel ? (bon ok il faudrait quitter les freemen d'abord).
J'ai ouvert un blog pour "faire remonter" une information de terrain qui ne semble pas assez prise en compte voir totalement ignorée par certains. Pourtant les cas "frontières" entre des mondes en l'occurence un monde dit ordinaire et un monde dit protégé peuvent être des révélateurs avec une réaction positive ou négative presque instantanée à une décision mise en place de manière globale.
Cette apparente singularité du blog (source d'information) semble avoir un effet, qui m'étonne, d'auto limitation des commentaires? Pourtant "l'audience" augmente régulièrement y compris apparemment (vive les adresses IP) chez les professionnels du secteur qui pouraent pourtant contredire nuancer ouvrir vers d'autres horizons... Mais ceux que je connais m'ont dit ne pas savoir écrire un commentaire ou ne pas oser !!
Pour en revenir à la presse, j'ai eu aujourd'hui un mel d'un journaliste du Monde (d'autres Freemen ont eu un appel téléphonique) mais il semble qu'il soit intéressé par "l'histoire d'un jeune" et que je lui donne les informations au tél. Ma position dans ce cas va être sans doute très peu collaboratice car je ne peux donner les identités ou les lieux précis, alors que je serais pret à être intermédiaire et guide pour qu'il se fasse lui même son opinion... Je rêve!
J'ai découvert assez récemment la réalité de cette majorité silencieuse qui li sans commenter. Jusqu'à il y a peu j'étais persuadé que tous mes lecteurs commentaient et donc que je connaissais parfaitement mon lectorat. Erreur. Pourquoi ne pas commenter ? Ca peut être une question d'investissement en temps. Ca peut être une habitude héritée des médias traditionnels. Ca peut être la peur. ca peut être une forme de voyeurisme. ou une forme de ni-ni.
J'ai vu que Laurent avait fait de la pub pour l'histoire de Matthieu sur ton blog, que je n'ai pas encore lue. Mais te concernant, Quoique, on voit très concrètement l'intérêt de l'outil blog. Effectivement tu fais remonter une info de terrain, très mal connue, très émouvante aussi et comme j'avais eu l'occasion de te dire, c'est à mon sens un instrument de compréhension voire de cohésion sociale.
Pour le journaliste du monde, n'est-il pas possible de l'orienter vers un centre qui serait à même de créer le contact ?
Riwoal
Bonjour Adam,
Je m'étais aperçu l'autre jour que tu avais linké mon blog "Tu viendras cracher sur ma tombe".
J'occupe désormais un blog fixe. Je poste beaucoup plus de choses, et je ne romance pas. Je te disais que je souhaitais critiquer une institution du journalisme. En fait il s'agit d'une institution de la formation au journalisme, l'ESJ, par laquelle je suis passé, où j'ai traversé une dépression et où les choses, ensuite se sont très mal passées.
Voici l'adresse: http://pandanlebec.blogspirit.com
La partie témoignage je la rédige assez vite, et il faudra que je reprenne leur écriture,sans rien changer au contenu.
pour le journaliste je ne sais pas s'il va réussir à m'avoir au tél (il m'a demandé mon portable) car il faut impérativement qu'il me joigne avant 11h et je parts à 6h pour être à l'embauche chez un artisan à une centaine de km et je vois ensuite la famille de l'apprenti et un autre patron dans des lieux ou le tél ne passe pas toujours ! Mais ne t'inquiète pas je suis civilisé ;) et peut être convaincant...
Je m'inquiète quand tu me dis que c'est très mal connu ... je vais organisé un voyage de groupe pour les parisiens ;) (je suis d'origine du triangle Nation Bastille Belleville).
quel billet !
alors reprenons, Digest pour le gratuit, coup de gueule et coups de coeur pour nous et travail de fond et de terrain pour les vrais pros ? Rien de nouveau in fine ?! Si ce n'est que tu démontres le contraire, un article tel que celui-ci donne une info, des opinions et ressemble à s'y méprendre à de l'investigation autour d'une question (monomaniaque va !)...
Je ne la trouve pas si "mauvaise" que cela notre presse nationale. Reste qu'il est sain d'en vouloir plus quand il s'agit d'accès à l'information.
T'envisagerais pas un changement de carrière toi ?
;)
Les pouvoirs ont trop menti par la voix des média, il faut le reconnaître.
Et les média en ont pâti, qui ont servi de relais.
Par-dessus le marché ils ont, quant à eux, trop débité les mêmes refrains ; les mêmes "prêt-à-penser" pour ceux d’entre eux –de plus en plus rares- qui amènent quelque sujet de réflexion.
Il me semble que ce dont les média souffrent aujourd’hui, c’est de la difficulté à inventer une autre forme de discours.
Terrible difficulté car c’est presque un nouveau langage, qu’il leur faudrait inventer.
Avec tous les risques que cela représente, un langage capable de faire passer en quelques mots et quelques images tout une série de concepts précis…
Car aujourd’hui, les gens sont habitués à zapper ; ils sont la plupart du temps incapables de fixer leur attention plus de quelques minutes ; ils ne sont plus prêts à écouter les longs discours de ceux qui ont quelque chose à dire. C’est malheureux, mais ce qui fait mouche, c’est aujourd’hui le percutant d’un Le Pen, les petits mots faussement maladroits d’un Sarkozy. Eux ont, hélas, progressé dans l’invention du langage…
Pour le reste, les gens préfèrent se fier à leur instinct, lui-même trop sujet aux rumeurs. Une rumeur qui favorise l’amalgame, naît d’une volonté délibérée ou de la lecture (trop) rapide d’un texte lui-même déjà simplifié et aboutit à une certitude de comptoir…
Je crois que c’est pour cela que nous vivons une époque d’entêtement, où il est quasi impossible de faire changer quelqu’un d’avis : chacun est trop agrippé à ses certitudes. Pour se rassurer ; par "déboussolement" (néologisme douteux) ; parce qu’une éducation défaillante n’apprend plus l’esprit critique –et donc à réfléchir- mais à entrer dans un moule préconçu et consensuel.
Par ailleurs, la presse quotidienne ne peut plus investiguer car cela coûte cher. Le mot clé, c’est ici comme ailleurs : rentabilité.
Je dirais même que je vois là à la fois la force et le danger du blogging : rarement d’investigation (par évident manque de possibilités) ; mais invention balbutiante d’un nouveau langage ; souvent trop de paroles (certaines étayées sur des faits précis et exacts, d’autres résultant d’un simple réflexe et non de réflexion) ; mais aussi, transmission d’une forme de rumeur qui peut être positive ou négative dans ses effets.
Force du blogging encore par le vécu qui y est retracé : derrière un blog dédié à la photographie, aux voyages ou à n’importe quoi d’autre, il peut y avoir une philosophie, un message presque subliminal, de brefs signaux qui amènent le lecteur à réfléchir sans le savoir… comme s’il faisait de la prose. :))
Encore un billet brillant ! Cette trilogie du média investigation, du blog opinion et du gratuit copier/coller de dépêches semble une vraie solution.
Trop chère l'investigation ? A quel point ? Quand je pense au canard enchaîné, c'est probablement un des meilleurs à ce niveau : combien de fois sont-ils les premiers à révéler une info ? Pourtant, ils n'ont aucune recette publicitaire.
Je pense comme José : je suis effarée des choix rédactionnels de la presse dominante, du manque de vraies infos. Les querelles sarkozy, villepin,chirac... pendant des semaines. Cela contraste avec les grands journaux de la presse anglaise (The Guardian, The Independent) qui ont une rubrique hebdomadaire, parfois quotidienne sur le changement climatique par exemple. La BBC aussi, totalement indépendante de la pub, est le media le plus reconnu pour ses documentaires.
Notre pressse finalement ne serait-elle pas plutôt vérolée par ses propriétaires ? N'oublions pas que 70 % de la pressse française appartient à l'industrie d'armement. Selon le Carnard Enchaîné, Dassault a déclaré très sérieusement lundi à la rédaction du Figaro (il possède entièrement le groupe) qu'un Villepin président et un Sarkozy 1er ministre serait une bonne chose pour mai 2007. Comment dire mieux "A vos plumes messieurs, n'oubliez pas que c'est grâce à moi que vous nourrissez vos enfants ?"
Lire les blogs apporte une opinion c'est vrai, mais on va souvent lire les blogs de ceux qui partagent nos grandes opinions. Moi, ils m'apportent une bouffée d'oxygène, un réseau de "blogpotes" que je vais visiter sans les déranger et quand je peux. Ils ouvrent le champ de mon regard. Nous développons tous sur nos blogs une marotte particulière, qui n'est pas celle du voisin. C'est ce que j'aime dans le blog. On ne sait jamais vraiment ce qu'on va découvrir, des humeurs ? des infos ? du rose ? du noir ? Du drôle ? Du silence ? Et de clic en clic, de lien en lien, les sujets, les réflexions s'interpellent sur des sujets qu'on aurait pas forcément été lire ou creuser.
"Quoique", tu sembles t'étonner que les parisiens connaissent mal les histoires comparables à celles de Matthieu. Moi ça ne m'étonne pas du tout. Il existe des frontières totalement étanches entre nombre de "groupes" humains parce que les gens ne veulent pas voir, n'ont pas le temps de voir, ne voient plus que leurs problèmes, n'ont pas appris à voir... Enfin bref, en la matière, on peut à peu près cocher toutes les cases.
Une démonstration est faite ici : un message intelligent entraîne des commentaires brillants. Bien joué Adam.
Une remarque pour Isabelle : le Canard Enchaîné est quand même à classer dans une catégorie à part et ne constitue pas le meilleur exemple pour démontrer que l'investigation ne dépend pas des recettes publicitaires. C'est un outil de lobbying utilisé à dessein par des emetteurs pour faire "sortir" des informations (pour attaquer ou détourner l'attention).
Cette réserve faite, cela n'affaiblit pas le reste de l'analyse.
Me revoilà après une absence prolongée (de mon blog). 6 jours dans (sans) la blogosphère, c'est long non ?
Je vais répondre individuellement et dans l'ordre :
Non Nico je n'envisage pas un changement de carrière : comme tu le sais je crois que le fantasme très courant (et que nous avons toi et moi) à vouloir être journaliste... Doit rester un fantasme et qu'en fait, les gens veulent être blogueurs, pas journalistes ! La liberté s'écrire que nous voulons assouvir à travers ce fantasme, nous l'utilisons. Nos rêves de puissance ne sont pas satisfaits mais il ne faut en aucun cas, à mon sens, transiger sur la liberté de l'écriture. Blogueur je suis, blogueur je reste.
Par ailleurs tu as aussi raison de dire que la presse nationale n'est pas si mauvaise que ça. A force de taper dessus on l'oublierait presque.
François, tu soulèves plusieurs sujets très intéressants. Le premier interroge : le niveau doit-il être relevé par l'offre ou par la demande ? Et peut-on faire passer de vraies idées avec des contraintes de temps et de zapping ?
Sur cette dernière question, je suis assez partagé. La pub consiste à faire passer massivement un message très simple. On doit toujours pouvoir réduire des grandes idées à quelques messages simples. C'est même un exercice assez simple que de vouloir simplifier la complexité, de se demander au fond, en un mot, qu'est-ce que j'ai envie de dire ?
Mais on ne peut pas non plus faire l'économie de la complexité. Noam Chomsky le dit, je crois, assez souvent : il ne peut pas développer ses idées, souvent assez complexes, sans prendre le temps. Et de fait cela limite son influence.
Dans mon billet je dis en fait que l'offre (médiatique) doit mieux s'adapter à la demande (lectorat). Parce qu'il y a un divorce entre une élite trop sûre de son fait et les citoyens trop souvent trompés, comme tu le dis mieux que moi. Cela pose le risque de la démagogie (je n'aime pas parler de populisme, la perception que j'ai du populisme c'est s'intéresser aux problèmes du peuple, pas faire oeuvre de démagogie).
Mais bien sûr on rêverait qu'en face la "demande" évolue vers moins de zapping, plus de profondeur. Cela est-il possible autrement que par un important travail sur l'éducation des masses ? Faut-il tout recommencer à partir de l'école ? Evidemment on ne voit pas comment cela pourrait évoluer à court terme.
A ce titre, le phénomène des blogs est-il à ce titre une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Il y aurait 4.5 millions de blogueurs actifs en France. Autant de personnes qui ont au moins l'envie de prendre la parole. La France est, pour une fois, en avance sur une (r)évolution technologique (si on peut l'appeler comme ça). Si ça se trouve il y a derrière ça une formidable envie de voir les choses autrement. On parle de société du zapping mais n'oublions pas que l'on est passés aux 35 heures (-> plus de temps libre) et que le chômage est très élevé (-> niveau d'occupation relativement faible). Et si ceux qui oseront proposer de l'anti-zapping se voyaient justement récompensés ?
Comme l'a fait récemment remarquer José (Ferré), la blogosphère est comme la vie réelle : même égoïsme, même certitudes... Sauf que quelques communautés se forment, prennent leur temps, approfondissent. C'est un constat que quelques-uns ont fait en se retrouvant autour d'un billet de Laurent (Javault) au mois de décembre. Depuis, j'essaie de blogueur moins et mieux. On verra ce qu'il en ressort.
François tu soulèves aussi la possibilité de faire passer un message, une philosophie de façon très simple, visuelle par exemple. C'est quelque chose en quoi je crois fort. Je crois (ce n'est pas forcément la même idée mais elles se rejoignent) que l'Art a un rôle à jouer dans l'éducation des peuples. Cela peut-être un message politique comme un message d'anti-zapping.
Je continue dans l'ordre. Isabelle, je n'avais pas pris connaissance de cette info concernant Dassault. C'est bien qu'on le sache. Il y a une vraie revendication de liberté des rédactions vis-à-vis de leurs actionnaires ou annonceurs, mais en matière politique on peut souvent s'amuser à faire le constat de qui roule pour qui (et, peut-être plus important, pourquoi). La presse n'est pas complètement nulle non plus. En la lisant tous les jours on est quand même autrement plus cultivé et ouvert qu'en ne le faisant pas. Mais les relations entre pouvoir économique et presse invitent à une vraie prise de recul.
Tu cites le modèle britannique, la qualité de certains médias semble acquise mais il faut aussi voir toute la presse de merde qu'ils ont et que nous n'avons pas. Un mot sur le Guardian aussi : j'avais essayé d'interviewer Chomsky sur ce blog (encore lui). Il avait décliné mais avait pris le temps d'un échange par mail et faisait une référence au Guardian qui venait de l'interviewer en me disant qu'ils étaient "hopelessly dishonest". Donc leur presse de "qualité" recèle sans doute aussi quelques-uns des mêmes travers que nous reprochons à la nôtre.
Quant aux échanges d'opinion sur les blogs je trouve que même si chacun va voir des blogpotes, il y a souvent des nuances, des désaccords, donc des discussions qui permettent de s'interroger soi-même. Et je vois aussi des blogs (comme celui de Koz) où des gens qui ont des opinions fondamentalement contradictoires débattre. Ce que je trouve plutôt positif.
On se pose ici finalement la question : qu'est-ce qui permettrait aux médias de jouer un rôle noble d'information et d'éclairage, auprès du plus grand nombre ? J'en reviens à cette idée de la trilogie investigation - opinion - information proposée dans le billet. Le fait d'oser également, d'arrêter de craindre les envies de zapping des lecteurs. Ce qui passe peut-être par quelques rêves de grands mécènes désireux de faire vivre la presse autrement.
Une dernière idée que je développerai peut-être dans un prochain billet : revenir à plus de starification des journalistes. Au sens : plus de visibilité, plus d'engagement, plus d'incarnation. Les éditos du monde ne sont pas signés, le grand public connaît un support par sa "marque" mais pas par ses hommes. Où sont les "J'accuse" du 21ème siècle ?
Laurent je te rejoins, je ne vois pas comment les parisiens pourraient être sensibilisés (sensibles ?) au type de travail que conduit Quoique au quotidien.
Eric : merci pour ta conclusion ! Mon absence de ce blog était liée à des contraintes professionnelles, même si je vois la courbe de stats diminuer tous les jours de cette absence, je suis aussi très content de la qualité de la discussion. Vais peut-être laisser ce papier à la une encore un peu...
Bonjour Adam,
Heureux de te revoir parmi nous… ! Quelques réponses rapides…
Je crois que le niveau doit (ne peut) être relevé (que) par l’éducation. A mon avis, ni par l’offre, ni par la demande. Si on compte sur l’offre, il sombrera dans une situation à la "Globalia" de Ruffin. :)) Si on compte sur la demande, cela aboutit au sport omniprésent et à des c…ies comme la télé réalité : ces émissions sont pré digérées et n’incitent pas à réfléchir ; solutions de facilité, elles reposent les gens, les font rêver à la petite semaine –et les trompent aussi… Oui, je crois qu’il faut "éduquer les masses", quoique je n’aime pas cette expression trop élitiste, paternaliste, etc… :)) ; et oui, je crois qu’il faut tout reprendre à partir de l’école. Avec le sentiment d’un immense gâchis et de la "perte" d’au moins une ou deux générations qui ne savent plus réfléchir… et ont même perdu la conscience de l’importance de la réflexion. Terrible et dangereux !
Pour ce qui est du langage, il est vrai qu’au-delà de son côté commercial, le discours de type publicité pourrait valablement être utilisé en politique… Mais de façon temporaire et comme simple élément de substitution à la réflexion, de nouveau. Mais bon Dieu… ça fait mal d’en arriver là ! Je préfère, en effet, explorer les possibilités de "percussion psychologique" du langage et de l’image (l’imaginaire…) artistique. En matière de politique, il me semble que ce qui aboutit à la réflexion, c’est : 1/ constater (principalement rôle de la presse) ; 2/ divulguer (principalement la presse encore, mais aussi le blogging de façon limitée) ; 3/ analyser (principalement presse, discussion, blogging…) ; 4/ imaginer (principalement blogging, hommes et partis politiques s’ils en sont encore capables)… Une chaîne de niveaux dans lesquels des rôles sont attribués à des acteurs successifs. La force de l’art, c’est qu’il peut s’introduire à chacun de ces niveaux, sans lassitude du "lecteur" si il est percutant, et très librement (je veux dire : sans les contraintes que subissent les autres acteurs).
Voilà une belle synthèse François, je souscris en totalité. Quand je parle d'offre et de demande, il s'agit d'agir sur l'offre (élever le niveau des programmes TV et des médias) et d'agir sur la demande (créer les conditions d'une plus grande exigence du lectorat, ce qui passe par l'éducation). Je me retrouve aussi dans la nécessité "d'éduquer les masses" malgré la terrible arrogance de ce genre de considérations.
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