Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

31 janvier 2006

INFORMATION, OPINION, INVESTIGATION

sherlock

J’ai pris en route l’émission « les femmes et les patrons d’abord » ce soir sur Paris Première (rediffusion de l'émission de dimanche). Invité : Pierre-Jean Bozo, Directeur de la Publication de 20 Minutes et ancien DG de Libération.

Est-ce parce que je l’ai prise en court ? L’émission, comme toutes les émissions intéressantes, était trop courte.

Sont abordées, en cette fin d’émission, outre le parcours personnel de « Bozo Le Nettoyeur », les questions de l’avenir de la presse quotidienne nationale et du journalisme. Edwy Plénel (ancien Directeur de la Rédaction du Monde faut-il le rappeler), dans un reportage, dénonce le travers français de vouloir faire non de l’information, mais du commentaire, de l’éditorial, au détriment de l’investigation.

Un bon argument : l’incapacité des médias à décrypter les événements des « banlieues » dans leurs premières heures. Un mauvais argument : ce fameux « travers français » qu’on nous sert à toutes les sauces et dans tous types de débats. Pourquoi diable faudrait-il faire comme les autres ? Pourquoi l’herbe serait-elle toujours plus verte ailleurs ?

Bozo enfonce le clou et évoque les études de 20 Minutes auprès des jeunes, non-lecteurs de presse quotidienne. Parmi les raisons de leur désintérêt, « trop de politique ». Au sens « trop d’opinion ».

Il est intéressant de voir comme on peut tout dire et son contraire. Plénel et Bozo, dans cette émission, vont donc qualifier la presse quotidienne de trop subjective. Mais l’est-elle vraiment ?

A l’inverse, Ignacio Ramonet écrivait dans Le Monde Diplomatique en janvier 2005 : « cet engouement (pour les blogs) montre que beaucoup de lecteurs préfèrent la subjectivité et la partialité assumée des blogueurs à la fausse objectivité et l’impartialité hypocrite d’une certaine presse » (*). Jean-François Kahn (Marianne) dénonçait dans Libre Cours, l’émission d’Anne Sinclair sur France Inter, l’illusion de l’objectivité (**).

Tout dire et son contraire ? Trop d’opinion ou pas assez ? La question est assez complexe, mais je penche en fait pour la première hypothèse : je ne suis pas du tout sûr que le lecteur « de masse » apprécie qu’on lui donne des leçons.

J’avais déjà eu l’occasion dans cet article d’écrire qu’à mon sens, les médias agissent comme des repoussoirs auprès d’une certaine partie de la population, et que cela expliquait le décalage entre discours médiatique dominant et France d’en bas. Décalage constaté de manière flagrante en avril 2002 et en mai 2005. C’était d’ailleurs la citation qui a été reprise par Côtéblog pour présenter mon blog (oui, ça me fait très plaisir d’être « cité »).

Je vois tout à fait ce dont parle Ramonet quand il évoque la « fausse objectivité » : c’est en particulier ce qu’on peut opposer au Monde. Je comprends complètement que l’objectivité est une illusion. De nombreux lecteurs les rejoignent et lisent leurs hebdos. Des lecteurs engagés, avec des opinions, des convictions.

Mais des opinions et des convictions, tout le monde n’en a pas. On peut le regretter. Sur n’importe quel sujet, y compris la politique, on trouvera une grande masse de « ni-ni », quelque part entre les pros et les antis. Les « ni-ni » ne veulent pas choisir (d'ailleurs, vous connaissez beaucoup de gens, dans votre entourage, qui font de vrais choix, qui savent prendre de vraies décisions ?). Les « ni-ni » sont la masse. Et maintenant, les « ni-ni » n’aiment pas qu’on leur dise ce qu’ils doivent penser (parce qu'ils n'ont pas très envie de penser).

Je crois donc que l’information « de masse » n’est pas possible si elle ne cherche pas au moins à défendre la pluralité des points de vue. Ceux qui me lisent régulièrement ne seront pas surpris, j’ai beaucoup de mal à mettre un point final à un article sans avoir tourné et retourné la problématique dans tous les sens.

Et comme la presse quotidienne ne peut pas vivre sans la masse, je rejoins, finalement, Plénel et Bozo. Si la presse quotidienne passe effectivement trop de temps à commenter au lieu d’investiguer, qu’elle investigue plus et commente moins. Les médias alternatifs auront du mal à la concurrencer sur ce terrain. Le lecteur engagé, celui de Marianne ou du Monde Diplomatique, est l’exception.

A contrario, les mini-médias que sont les blogs expriment des opinions, qui sont certes souvent le reflet de la pensée dominante comme le faisait récemment remarquer José Ferré, mais des opinions quand même. Forcément, le blogueur n’est pas la source de l’information. Il peut l’être, mais ce n’est pas la règle, et ce n’aura pas vocation à l’être.

Cette forme d’expression - les blogs - est aussi une bonne nouvelle parce qu’elle propose donc un commentaire engagé qui est peut être mieux admis par le « ni-ni » que celui du « grand média ». Ce qui ne veut pas dire que les blogs s’affranchiraient de leur média-dépendance.

Aux gratuits l’information, à Internet l’opinion, aux médias traditionnels l’investigation.
C’est une forme de pluralité et de complémentarité. Ca sonne bien. C’est schématique, réducteur, incomplet, mais ça peut être le dessin d’un système médiatique de demain où chacun aura trouvé sa place. Cela ne signifie pas pour la presse quotidienne un abandon d'une mission citoyenne ou éducative. Ce n’empêche pas non plus que quelques champions fassent les trois. Si elles peuvent faire un bon ménage à trois, très bien. Mais il faut parfois mieux se spécialiser sur un domaine bien traité que sur trois mal maîtrisés.

Et si ça ne se passe pas comme ça, tant pis ou tant mieux, du moment que l’information, l’opinion et l’investigation sont accessibles. Et de bonne qualité (mais ça, c’est une autre histoire).


(*) cité par Joël de Rosnay dans la Révolte du Pronétariat (toujours en cours de lecture).
(**) Entendu dans le best of de Libre Cours, le 1er janvier 2006.

Posté par adam kesher à 01:45 - 1. médias - Commentaires [16] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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