18 mars 2006
PARCE QU'ILS LE VEULENT BIEN

Une
fois n’est pas coutume, on va parler de Nicolas Sarkozy sur ce blog.
Pour signaler un papier très fréquentable à son sujet dans le Marianne qui ne sera tout juste plus en vente à l’heure où vous lirez ces lignes (c’est comme ça, désolé).
Derrière l’accroche de couverture « Comment Sarkozy cherche à contrôler les médias »,
se cache une intéressante analyse du « système Sarko » signée Nicolas
Domenach et Anna Bitton. Sujet assez rafraîchissant, me semble-t-il
dans la mesure où c’est depuis quelques semaines Villepin qui est sous
le feu des projecteurs. Mais sujet bien légitime tant la couverture
médiatique accordée à Sarkozy depuis … depuis combien de temps
d’ailleurs ?... a été é-n-o-r-m-e.
Alors bon bien sûr, l’accroche est archi-trompeuse. Inutile d’espérer des scoops sur des manipulations politico-médiatiques. « Comment Sarkozy fascine les médias »
aurait été plus juste vu ce qu’on trouve dans l’article. Mais ce n’est
pas ça qui m’aurait fait dépenser mes 2,50 euros (non, je ne suis pas
abonné), donc je comprends.
La démonstration de Marianne repose, en résumé, sur les éléments suivants :
D'abord, Sarkozy bénéficie de nombreuses amitiés
avec des patrons de groupes de presse (Bouygues, Lagardère, Arnault,
Dassault, de Rotschild) voire de médias (Elkkabach, Colombani). Mais
Marianne s’empresse de préciser : « Qui peut croire
que ces amitiés élevées suffisent à expliquer cette permanente
ruée vers l’étalon-or Sarkozy ? Ces patrons ont de l’influence, mais
leurs rédactions savent aussi regimber. Sans compter que tous les
autres présidentiables, et le président en personne, s’évertuent eux
aussi à influencer ces grands manitous des médias, qui ne veulent, en
réalité, se griller avec personne ».
En effet. Mais Marianne rappelle justement la force de l'auto-censure : quand Genestar, patron de Paris-Match, censure Yannick Noah qui déclarait "si Sarkozy passe, je me casse", "Lagardère n'a pas eu besoin d'intervenir. Ce qui marche le mieux, c'est encore l'autocensure. Sarkozy le sait parfaitement". Ces amitiés ont donc un minimum de sens pour Sarkozy.
Mais
pourquoi cet engouement ? Et d’abord, s’agit-il d’un engouement ? Pas
nécessairement : Marianne rappelle que parmi les journalistes, « il y a ceux, très nombreux, qui ont une sensibilité de gauche et rêvent de se faire Sarkozy ». Et de rappeler l’exemple de la une que Libé lui consacrait fin décembre : «
avec ses questions agressives, Libé a offert à sa ‘victime’ un joli
cadeau de Noël. Jamais aucun leader interviewé n’avait aussi
ouvertement utilisé l’aversion qu’on lui témoignait comme tremplin (…)
Sarkozy a réussi cet exploit : l’agressivité journalistique le sert, la
détestation lui est profitable ».
On est là dans l’application de la théorie de communication qui veut que « peu importe le message, ce qui compte c’est le bruit »
(théorie largement répandue si j’en crois la qualité de la production
publicitaire). C’est d’une certaine façon un sujet que j’avais abordé ici à l’occasion de la remise du dernier Nobel de la Paix en le formulant ainsi : "les vertus de la polémique".
En ce qui concerne Sarkozy, tout est effectivement fait pour créer ce bruit. Quitte à tout lâcher, jouer la transparence à fond. « Il ne cache rien, il montre tout ou presque, fait tout partager ou quasi » ; « ce mélange de franchise décapante, voire de provocation insolente, plaît. Jamais de langue de bois » ; « il est l’homme politique à avoir poussé le plus loin la logique de la transparence » ; « la seule chose qui compte pour Sarkozy : que ses propositions créent l’événement ».
On est implicitement, dans l’inverse de ce que Marianne annonce en couverture : en général, on ne cherche pas à contrôler en jouant la transparence à 100%...
Mais les médias servent-ils, in fine, Sarkozy ? Marianne ne traite pas explicitement sur ce sujet, puisque sont évoqués d’une part la quantité de couverture ahurissante obtenue par le Ministre de l’intérieur – Président de l’UMP – Présidentiable (« (…) Son conseiller en communication Franck Louvrier a renoncé à recenser les prestations médiatiques de son patron (…) ») et d’autre part la couverture agressive dont il faut aussi l’objet : «
les médias, pourtant (…), ne sont pas systématiquement inféodés » ; «
les coupures de presse ne sont pas celles, chez lui, qui cicatrisent le
plus vite » ; « la proximité (avec les journalistes) ne protège pas des
entailles ».
Malgré cette part de couverture
cassante, nous avons pourtant tous, sans doute, sentiment que Sarkozy
est particulièrement bien servi par les médias. Confirmation de la
théorie du bruit plus fort que tout ? Peut-être.
Mais comment expliquer cette dépendance réciproque ? Marianne avance : « question de talent (…). Et de travail surtout. »,
et rapporte également les propos de l’expert (pas de papier de fond
sans expert, rappelez-vous), Denis Muzet (Président de l'Institut Médiascopie) : «
quand il parle, personne ne peut imaginer que l’acte n’est pas
immédiatement joint à la parole. Via l’usage des médias, il a ancré le
aussitôt dit - aussitôt fait ».
Et Marianne d’ajouter : « La plupart des autres seraient perçus comme parlant en l’air ».
Le « seraient » de Marianne paraît presque trop prudent tant le
décalage de ton entre Sarkozy et l’ensemble de la classe politique
paraît grand.
Car c’est là que me semble résider la principale
explication de la relation si particulière de Sarkozy aux médias : il a
investi un champ précédemment abandonné à Le Pen : celui du
franc-parler pour les uns, populisme pour les autres. La langue de
chair dont je parlais ici.
Ce
qui ne veut pas dire que le « aussitôt dit – aussitôt fait » soit une
réalité. Même si Marianne cite son adversaire Philippe de Villiers qui
lui reconnaît l’aptitude de « transformer sa parole en acte ».
Sur la forme, Sarkozy a tout compris. Et s’il y a un décalage entre le
fond et la forme, c’est aux journalistes de le souligner.
Bref, pourquoi les médias accordent-ils autant de place à Sarkozy ? Parce qu’ils le veulent bien.
Parce que les sondages sont rois (de la même façon que les sondages ont
propulsé Ségolène Royal de façon complètement inattendue). Parce que
les médias ont besoin de vendre (« les journalistes n’ont aucun intérêt à torpiller le personnage principal de l’histoire qu’ils s’escriment à raconter »,
d’après une source anonyme citée par Marianne). Parce que Sarkozy est
différent. Parce que Sarkozy est transparent et affronte la critique
même si elle le blesse. Tout cela relève en fait d'une très grande
simplicité.
Cette fascination va jusqu’à toucher Marianne. Outre
le fait que Marianne se range bien volontiers dans la presse fascinée
par Sarkozy (et on saluera, pour le coup, son honnêteté), deux éléments
du dossier me semblent démontrer que l'hebdomadaire contribue
inconsciemment à fabriquer le mythe Sarkozy. Des détails peut-être,
mais que je trouve pleins de sens.
D’abord, cet encadré « le coach des médiacrates »,
où l’on nous explique que Sarkozy aurait lui-même media trainé Plénel,
Colombani et Minc avant une émission TV à l’époque de la tourmente
causée par la sortie de La Face Cachée Du Monde. Un peu gros pour être
aussi simple, me semble-t-il.
Ensuite, cette phrase de l’article principal : «
l’originalité de ses rapports avec les médias se matérialise dans son
choix d'une salle de spactacles, Gaveau, pour sa dernière conférence de
presse » (oui, celle à laquelle des blogueurs ont eu le privilège d'être conviés).
Quand on donne du sens à tout et n’importe quoi, c’est effectivement
qu’on est entré dans le système de la dépendance et de la fascination.
Ou nous mène toute cette histoire ? Marianne écrit : «
(…) de mauvais esprits en jurent leurs grands dieux : Sarkozy ne
saurait échapper à la malédiction qui veut que l’on brûle toujours ce
que l’on a adoré ». Je me range à cet avis. La présidentielle
portera forcément un candidat président aux nues. Ce ne sera pas
forcément celui ou celle qui aura reçu le plus grand soutien des
médias (voir ici). Mais ce sera peut-être celui qui les aura le mieux utilisé…
Ne l’oublions pas : l’arme fatale n’est pas la critique, c’est l’indifférence.
Commentaires
Sarko utilise les médias pour faire parler de lui, les médias l'utilise pour faire vendre. Chacun y trouve son compte mais il faut admettre que Sarko est une sacrée bête politique pour arriver à fasciner même Marianne.
"La présidentielle portera forcément un candidat président aux nues."
> si le sort me "l'apporte" en interview je te fais graver cette phrase sur de la peau de cul de chêvre srilankaise...
Plus sérieusement (désolé :) je partage ton analyse. Il n'y a pas de mauvais buzz ("que vous m'aimiez ou non vous parlerez de moi" est un adage hautement vérifiable). Mais tout buzz a ET sa fin ET sa réciprocité. Note que si l'on brule sarko son karsher ne lui sera alors pas inutile !
[oui, oui, je sors !]
Dang > Oui mais qu'est-ce qui différencie Sarkozy finalement des autres hommes politiques ? Tous veulent utiliser les médias et tous aimeraient faire vendre. La différence c'est qu'il y parvient, et je pense que ça s'explique par le créneau "je n'ai pas peur de me faire des ennemis" qu'il occupe. C'est donc plus une question de fond que de communication, finalement.
Nico > Tout à fait d'accord sur la fin et la réciprocité du buzz. La question est quand (et pourquoi). Finalement la présidentielle est une menace pour lui puisqu'elle permet à d'autres de secouer le cocotier. Depuis ces longs mois il a réussi à donner le sentiment qu'il était le seul à (vouloir) faire avancer les choses.
Quant au karcher, mets-la de côté, elle est énorme !!
lui ou un autre....
de toute façon, il n'y aura pas rupture avec les politiques des 30 dernières années.
Aucun programme environnemental ambitieux !!!
Que des ambitions individuelles à droite comme à gauche.
Je n'entre pas ici dans le débat de fond, on aura le temps... Simple analyse des relations entre Sarkozy et les médias. Mais nous blogueurs avons la possibilité de faire du bruit sur certains sujets. A nous de nous mobiliser (cf. Imagine 2012 et 2050).
"post-it" du soir > as tu lu la lettre de valério à ce cher Nicolas ?! Disons que les bloggers le sollicite (à juste titre compte tenu de son choix d'exposition) avec incistance... [en copie sur nuesbreves]
NB > par contre je suis "interdit" devant le silence face au départ (bis) de Cecilia. Respect ? Craintes ?
Sarko et la maîtrise des médias... belle accroche marketing pour vendre un papier en crise... le problème actuel est plus dans le souhait de faire du papier que d'écrire la réalité. Quoi de mieux qu'une bonne guéguerre entre les deux seuls présidentiables ? (Parce qu'à gauche, tant que Valério ne se porte pas candidat, c'est pas gagné malgré l'effet CPE...)
Nico > Je découvre, je ne l'ai que survolée mais sur la forme (lettre + tutoiement d'un homme politique) ça fait très pompé sur Eolas vs. Robien...
Mry > tout le monde fait du marketing, n'est-ce pas ? C'est fou comme les enjeux financiers dénaturent la vie sociale et économique... Il nous faut décrypter toujours plus et mieux. Ceci dit s'agissant de Marianne je trouve le journal de qualité, et quand on passe au-dessus de ces accroches trompeuses, le fond est à la fois bien documenté, engagé mais en tenant compte des diverses parties. Pas de fausse objectivité mais peu de censure.
A propos de Marianne
Tu devrais en citer une autre, Laborde, qui confessait, sur le plateau d'Arrêts sur image, qu'il y avait "peut-être un préjugé anti-sarkozy à la rédaction de France 2", expliquant par là un reportage sur la sortie à Argenteuil d'une franche partialité.
N'est-ce pas formidable d'entendre un tel aveu ? N'est-ce pas formidable de constater qu'il n'y a eu aucune conséquence ? Pour un tyran, tout de même, on s'étonne...
Je ne savais pas, c'est à la fois formidable, triste et banal. Les médias croient avoir de l'influence et essaient parfois d'en tirer parti, sur initiative individuelle ou collective. Je ne suis pas sûr que cela soit productif, je pense même que c'est assez souvent contre-productif...
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