Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

23 août 2006

"AUJOURD'HUI, LA LAIDEUR SE VEND BIEN" (rediff)

Post et commentaires originaux ici.

Le graphisme en état d’alerte ? Oui, à croire de nombreux graphistes effarés par la baisse de qualité des logos et chartes graphiques lancés récemment. En particulier, le lancement de la nouvelle identité visuelle de LCL semble avoir fait déborder le vase. Le BAK fait le point avec son invité du jour, D.A.Nonyme, dit DAN. Dan travaille en agence et ne mâche pas ses mots. Longue interview : ça tombe bien, le BAK prend trois jours de vacances.

Dan, on va tout de suite évacuer le débat sur les « bons » termes à employer et parler non pas de graphic design, mais de graphisme. Alors, quelles sont les grandes tendances de la création graphique aujourd’hui ?

La tendance, ce sont des identités visuelles atroces et c’est très inquiétant. Depuis deux ans, c’est l’horreur. Ca culmine en ce moment avec LCL, SNCF, on peut rajouter Europe 1, EDF… le pire c’est que ces logos ont la plupart du temps été conçus par de grandes agences d’identité : Carré Noir pour la SNCF, ou Desgrippes pour LCL … A croire que les véritables graphistes ont désertés ces agences ?!

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Comment peut-on servir ça au grand public ? Le pire, c’est qu’à la médiocrité de
leur style (on peut les considérer comme de véritables attentats visuels présentant ce qu’il y a de pire au monde en matière d’identité), on peut rajouter le scandale de leur prix… celui de l’ANPE en tête (signé Euro RSCG)…

Le fait que ces logos sont souvent ceux d’entreprises d’origine publique… les contribuables que nous sommes devraient pouvoir réclamer des comptes et des dédommagements tant pour l’inesthétisme qu’ils représentent , que pour le prix que chacun de nous a en quelque sorte déboursé pour ces merdes !!

A quoi peut-on attribuer cette dégradation de la qualité ?

Il y a de nombreux problèmes.

Avant la démocratisation de l’informatique, le graphiste était considéré comme un spécialiste, on écoutait ses conseils, puisqu’il qui possédait en plus du savoir faire créatif, un savoir faire technique – peu répandu dans le grand public et souvent difficile d’apprentissage (règles typographiques, de reproduction, critères de lisibilité, connaissance des papiers, etc.)…

Grosso modo, ce qui se passe en ce moment, c’est qu’avec la démocratisation de l’informatique, et la diffusion de logiciels issus du milieu professionnels dans le grand public (ex : photoshop, x-press ou indesign), chacun pense qu’il peut être graphiste... mais sans en avoir la culture, ni l’apprentissage de base.

Je ne parle pas là des autodidactes qui, bien souvent, ne connaissant pas la base, cherchent tellement à l’acquérir qu’ils deviennent au final d’excellents spécialistes, souvent très pointilleux… Je parle simplement de gens possédant un ordinateur et qui, parce qu’ils ont Photoshop et font deux filtres sur une images, pensent qu’il est facile de devenir graphiste…

Par exemple : l’étudiant en école de commerce - aculturé graphiquement - qui fait, pour sa putain de promo de cons, des tee-shirts et des flyers pour aller se saoûler la gueule… C’est ce même genre d’abruti que tu retrouves quelques années plus tard en face de toi et qui te dit : je suis dircom et je sais comment ça se passe : j’ai fait des flyers en école de commerce »….

Aujourd’hui, les dircoms ou les consultants arrivent de la pub, ou d’études de commerce et ont une non-culture graphique, alors qu’ils pensent en avoir une. Ces gens-là mélangent tout, et ont un véritable problème de méthode, en plus de leur aculture : ils font des tests, constituent des panels pour valider un logo, alors c’est tout l’inverse de ce qu’il faut faire.

Le graphiste ne doit pas donner aux gens ce qu’ils attendent mais les éduquer. Il ne faut pas prendre les gens pour des cons. Il faut leur donner de la qualité. Maintenant, on croit qu’un logo se fait rapidement. Un mauvais logo sans doute, mais un bon, un qui dure, se crée après une véritable réflexion de fond et de forme…

Autre chose : ce n’est souvent pas le graphiste qui défend son boulot lui-même, mais un consultant ou un intermédiaire qui n’y connaît rien. On n’écoute pas le graphiste, mais le quidam dans une étude de marché.

Bref : il y a donc un problème global de culture visuelle, ou devrait-on parler d’une non culture visuelle à la française… Plus on tire vers le bas, moins cela fera progresser les choses !

Tu veux dire qu’un des problèmes est lié à la plus grande accessibilité des techniques, donc au progrès ?

Non, mais a l’effet pervers de l’accessibilité des techniques.

On peut comparer la situation avec celle de la photographie, où c’est aujourd’hui encore plus flagrant. Avec le numérique, les véritables photographes ont du souci à se faire : dans une entreprise, on va filer un numérique à quelqu’un qui aime bien la photo, à qui on va demander de faire des reportages au sein de l’entreprise en plus de son boulot, pour ensuite les utliser dans le rapport annuel ou le journal interne….

Mais faire une belle photo est tout un art et un savoir faire technique : connaître la lumière, savoir comment réagit la pellicule, l’objectif selon son ouverture, etc.

L’effet pervers, c’est qu’au lieu d’avoir une amélioration de la qualité parce que les techniques se simplifient ou simplement parce que la photo est accessible au plus grand nombre… on assiste à un appauvrissement qualitatif…

On peut être autodidacte, là n’est pas le problème, le problème étant d’avoir un esprit visuel aiguisé. C’est comme de bien cuisiner. On peut très bien faire la cuisine chez soi, c’est pas pour autant qu’il faut ouvrir un resto.

Tu parles de la technique comme d’une condition pour faire de la qualité… mais en musique par exemple, ce n’est pas forcément la technique qui crée l’émotion. Au contraire, la technique, ça peut être assez chiant…

La technique doit être une aide, mais ne doit pas guider le graphisme. Elle permet de connaître les choses que l’on réalise, de les appréhender, et de connaître les possibilités, la faisabilité, les limites… La technique n’est pas l’idée, elle est juste là pour concrétiser l’idée… Le graphiste, comme le photographe, ne doit pas être soumis à la technique, il doit juste savoir l’utiliser, la dompter, mais ce n’est pas elle qui dirige.

La technique est un outil, comme un crayon si tu veux, tu tailles ton crayon pour avoir un trait plus ou moins fin, mais ce n’est pas le crayon lui qui va faire que ton dessin est reussi ou pas… ou pire, te donner l’idée de ce que tu vas dessiner…

Regarde la technique photographique : Andreas Gursky, ou Thomas Ruff, qui sont parmis les plus grands photographes contemporains, ont une maitrise technique de la chambre hallucinante. Leurs photos sont ce qu’elles sont parce qu’ils ont la maîtrise de l’outil qu’ils utilisent… avant même d’avoir le résultat de la photo ils savent à quoi elle va ressembler, ce n’est pas de l’aléatoire… Ils savent ce qu’ils veulent obtenir et ils l’obtiennent. Avec un ordinateur, cela doit être la même chose. Ce n’est pas le logiciel qui guide la forme, il est juste là pour réaliser la forme que l’on a en tête…

Y’a-t-il un problème d’exigence des publics ? Qu’est-ce qui peut tirer le graphisme vers le haut : l’offre ou la demande ?

Les publics sont suiveurs. C’est clairement l’offre qui peut tirer le graphisme vers le haut.

La notion de qualité en matière de graphisme n’est-elle pas complètement subjective ? Est-ce que ça ne dépend pas juste des goûts et des couleurs ?

Il y a quand même des critères objectifs d’efficacité, comme des critères de lisibilité… Mais le graphisme, c’est surtout du bon sens. C’est fait pour des commanditaires, certes, mais ça ne devrait pas empêcher de faire efficace et joli. N’importe qui peut voir si c’est efficace. Bien sûr, il y a des goûts et des couleurs, mais il y a autre chose au-delà de ça.

Ce qui est terrible, c’est que plus on aura des trucs genre LCL, plus ça va rentrer dans le système visuel des gens. Les gens qui ont grandi dans les années 70 ont le papier peint à fleurs comme repère. Ce serait terrible que les jeunes d’aujourd’hui aient des horreurs type LCL comme repère.

Si on laisse la qualité se dégrader, est-ce que ça veut dire qu’on a un problème de sensibilité artistique en France, ou que ça ne rapporte rien aux entreprises de faire de la qualité ? Autrement dit, quel est le retour sur investissement de l’effort sur le graphisme ?

Pour le graphisme, en France on est suiveurs et on n’ose pas prendre les devants. Ceux qui pourraient donner un élan nouveau ne le font pas, je veux parler de dircoms, ou simplement de ceux qui dirigent la culture de notre pays… (les deux inter agissant les uns sur les autres… ☺). Non seulement on suit, mais en plus on le fait mal. Raymond Loewy a écrit « la laideur se vend mal ». Le problème est qu’aujourd’hui elle se vend bien. Et de mieux en mieux chaque jour !

En ce qui concerne le retour sur investissement… Ce serait intéressant de savoir quelle proportion de personnes sont allées chez LCL à cause du logo… ou en sont parties…

Qu’est-ce qui peut redonner de la qualité au graphisme ?

Il y a pas mal de choses à faire. Il faudrait des cours d’histoire visuelle en école de commerce, dans les cours de marketing. Pour inculquer une vraie culture visuelles des marques. Que les graphistes y donnent des cours. Ainsi, les décideurs  qui sortent de Sciences-Po, HEC ou autre auraient une éducation visuelle… Cela pourrait changer pas mal de choses.

Il faudrait reconnaître aux graphistes leur valeur de conseil. Qu’ils puissent travailler directement avec les vrais décideurs, qui ne seraient pas des panels de consommateurs, comme cela se faisait il n’y a pas encore très longtemps.

Enfin, il faudrait que les D.A. refusent de faire de la merde quand on le leur demande… Mais c’est difficile et on comprend bien pourquoi…

On est dans une période un peu creuse. Dans le graphisme comme dans de nombreux domaines, il y a beaucoup d’énergie, beaucoup de jeunes talents auxquels on ne donne pas leur chance : parce qu’ils sont trop jeunes, manquent d’expérience…

Est-ce qu’il n’y a pas aussi un besoin de remise en question des graphistes ? De mieux faire leur pédagogie par exemple ?

D’une certaine façon c’est effectivement un serpent qui se mord la queue. Parce qu’il y a des grands graphistes qui refusent par principe de se compromettre avec le privé : les graphistes auteurs inspirés du mouvement Grappus par exemple… qui sont sans concession mais qui pourraient apporter beaucoup a certains dircoms (pour ne parler que d’eux), surtout dans la manière de regarder les choses…

Mais je pense c’est quand même avant tout un problème d’ouverture et de culture de la part des décideurs. Aujourd’hui, les décideurs savent juste le minimum de ce qu’il faut savoir pour tenir la route dans un dîner. Ils font de la synthèse, mais c’est tout… Ils ressortent le pré-mâché de leur reader digest culturel……

Quant au problème de pédagogie, je pense qu’au contraire si il y a bien une chose que les graphistes aprennent dans leur métier, c’est de presenter leur boulot. C’est la toute première chose que tu fais, d’ailleurs.

La qualité, aujourd’hui, on la trouve où ? Quels sont les exemples à suivre ?

La qualité est dans de nombreux endroits mais sans doute pas en France, on la trouve en Suisse, en Angleterre, en Belgique, aux Pays-bas, en Suède… Mais pas ici ou de moins en moins …

Si on parle de qualité lié aux logos et identité visuelles, je dirais que les meilleurs logos sont ceux qui durent (IBM, Lucky Strike, Centre Pompidou, Coca-Cola…). Leur charte d’application evolue régulièrement, mais eux ne changent pas (ou très peu), c’est simplement la manière de les utiliser qui change, car ils ont été pensés…

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En terme d’exemple d’évolution à travers le temps, je citerais Electrolux (suédois), car leur charte, en plus d’expliquer comment utiliser les éléments, les remet en contexte. Par exemple, la charte utilise l’helvetica et des grilles de mise en page de Joseph Muller Brockmann, eh bien, elle explique aussi l’historique de l’Helvetica et de son créateur originel, ... C’est vraiment remarquable… !

En ce qui concerne des exemples récents, je citerais le travail d’une remarquable qualité de Ruedi Baur et Integral pour la Cité Internationale Universitaire de Paris, ou l’aéroport de Cologne… Mais aussi dans un tout autre style, l’excellent logo du Parti Socialiste Belge, réalisé par Base Design.…

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En terme exemple à suivre il y en a quand même beaucoup… Là pour le coup c’est très subjectif – pour les agences ou studio je citerai Ruedi Baur / Intégral (Franco-suisse) , Base Design (belge d’origine), Wink, the Kitchen, Non Format (GB)… créé par l’ancien D.A.(Tyler Brulé) de Wallpaper...

Pour le coté graphisme d’auteurs moins corporate, je citerais Antoine et Manuel, qui ont été rattrapés par la pub, mais qui sont aujourd’hui à la source d’un nouveau style graphique (cf. Galeries Lafayette Maison) entre graphisme pur et illustrations.

Et puis, il y a M/M, qu’on ne présente plus tellement ils sont partout (des pochettes de disques pour Björk à la maquette de Vogue, en passant par des cours à Lausanne…). Ils font partie des rares français qui sont au Design Museum de Londres. Ce sont des graphistes qui ont compris exactement comment fonctionne le système et ont su l’utiliser de manière remarquable, en plus d’avoir su s’entourer, et de sentir l’air du temps.

Ton pronostic sur les grandes évolutions du graphisme pour les années à venir ?

Neville Brody lors d’une conférence en 2003 présentait un aspect pessimiste du devenir de notre métier, aujourd’hui nous sommes en plein dedans… c’était très visionnaire… A mon avis on vit une période charnière. Ou bien on continue cette descente aux enfers et c’est dramatique, ou bien il y a une prise de conscience. Et une organisation des graphistes pour ne plus faire les merdes demandées… du lobbying en quelque sorte…

Comment vous faites-vous entendre actuellement ?

Il y a des forums, des conférences, des magazines, mais c’est tout… il y a bien l’AGI (Alliance Graphique Internationale) – sorte de club des DA pour les graphistes, avec de très grandes figures du graphisme, ils se rencontrent, débattent, mais cela reste très fermé…

Il faudrait l’équivalent d’une CGT du graphisme avec pour mot d’ordre la qualité visuelle. Hahaha !

La presse du graphisme n’a pas d’influence. Il faut sortir du microcosme. Il faudrait par exemple que Libé aborde le sujet de l’identité graphique de LCL. LCL, ça fait couler de l’encre, mais seulement dans le milieu.

Ou alors, il faudrait qu’une boîte traverse une crise à cause de la laideur de son identité visuelle pour qu’il y ait une prise de conscience de la part des entreprises. Ca, ce serait le bonheur !!!

Conclusion - dites : « Non je ne veux plus faire de la merde ! »

Merci Dan. Donne l’adresse de mon blog à tous tes potes, ce sera déjà un début…

Posté par adam kesher à 08:00 - Commentaires [27] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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