27 septembre 2006
"Les communiquants"
Revu "Les communiquants", hier, le documentaire de Tristan Séguéla (fils de) dans l'intimité de l'équipe qui conseillait Jospin en 2002 (diffusé sur TV5).
Une sorte de "Les yeux dans les Bleus" politique, le victoire en moins. On y voit l'équipe d'Euro RSCG, dont notamment Jacques Séguéla et Stéphane Fouks, analyser les prestations télévisées de Jospin, discuter avec ses conseillers et lui faire des feedbacks.
Télérama a fait une critique très juste du documentaire : un film tourné à la DV (mauvais son, mauvaise image), brut de décoffrage (des tranches de vie sur le vif, pas de commentaires, pas d'interviews) et donc finalement pas exceptionnel (une équipe de communiquants dans son travail au quotidien, pas dans les moments forts : la défaite n'est pas montrée, pas analysée).
N'empêche que. Ce film m'interpelle à deux titres.
D'abord, c'est une rareté. S'il y a bien une profession qui ne va pas se laisser filmer dans l'intimité, ce sont les communiquants. A peu près toutes les autres professions auraient envie de se montrer devant la caméra, par stratégie ou par naïveté, mais les communiquants connaissent évidemment trop bien les effets pervers de ce genre de film pour se montrer ainsi. "Les communiquants" est donc, même avec ses limites, un document exceptionnel.
Les communiquants s'y connaissent en matière d'image, et c'est d'ailleurs probablement ce qui explique que Tristan Séguéla n'en montre pas plus : il a les relations qu'il faut pour réussir à monter ce genre de film, en revanche hors de question d'aller plus loin que quelques saynètes quasi-anecdotiques, mais qui, bout à bout, donnent du sens.
Ensuite, on y voit très clairement que les explications aujourd'hui reconnues à la défaite de Jospin étaient totalement intégrées par les communiquants, des mois avant le 21 avril : une campagne qui porte sur un bilan et non sur un projet. On voit dans le documentaire, à plusieurs reprises, Séguéla dire à Jospin d'arrêter de parler de son bilan et de se concentrer sur son projet.
Pour autant, les communiquants ont-ils bien fait leur boulot ? On est quand même surpris du tact avec lequel Fouks ou Séguéla "disent les choses" à Jospin. Devant la télé, ils se prennent la tête entre leurs mains ; face à lui (ou plutôt, au téléphone avec lui), le discours tenu est plutôt du registre "tu as été formidable, c'est ta meilleure prestation, tu étais souriant, détendu, mais parle un tout petit peu moins de ton bilan".
Un comportement de coach plus que de conseil, en fait. Le mode de "relation client" opté par les équipes d'Euro RSCG, pour ce qu'on en voit dans le film, est beaucoup plus du registre du "positive reinforcement" que de la vérité.
Le communiquant doit-il dire la vérité à son client ? Lui dire "vous avez été nul" ? Peut-être pas. Mais on est souvent frappé de l'extrême prudence avec laquelle les communiquants, dans tous les domaines, évoquent les "zones de progrès" de leurs clients. On protège son budget plus qu'on ne fait le travail pour lequel on est payé.
Il y a peut-être une marge de manoeuvre pour les communiquants de tous poils : oser dire les choses. Communiquer, ce n'est pas forcément ménager.
Commentaires
Pas mal
Intéressant point de vue. Dommage que j'ai raté le documentaire.
Ah oui dommage. Tu étais probablement collé devant le foot comme d'hab. Je ne l'ai pas enregistré, je tenterai de te le raconter un peu mieux quand on se verra.
Bien vu
"Communiquer, ce n'est pas forcément ménager". J'adore cette phrase. Mais faut pas rêver. Les communiquants ne font que ménager, brosser dans le sens du poil, flatter les égos et j'en passe.
"On protège son budget plus qu'on ne fait le travail pour lequel on est payé." Celle-là aussi est très réaliste !!!
Plus exactement j'aurais dû dire "conseiller, ce n'est pas ménager".
Mais mon analyse est très basique. J'omets de dire que le client peut avoir la finesse de comprendre ce que ça veut dire "tu as été formidable, mais sois un tout petit peu plus dynamique". Il se dit alors "merde, j'ai été nul", et il a tout à fait raison. :-)
Le problème Adam c'est que rares sont les clients (c'est à dire tout un chacun) capables d'avoir l'honnêteté ou l'intelligence ou l'humilité, ou tout cela à la fois, de se remettre en cause et de lire entre les lignes ce qu'on lui dit. Combien de fats se diront plutôt "aujourd'hui le public n'avait pas de talent" ?
Ben quand on accède à un certain niveau de responsabilité on doit être assez mûr et intelligent pour comprendre les messages codés comme il se doit... Mais dans ce documentaire, la façon dont Jospin est ménagé est vraiment surprenante. Les communiquants étaient eux aussi focalisés sur le deuxième tour.
"Ben quand on accède à un certain niveau de responsabilité on doit être assez mûr et intelligent pour comprendre les messages codés comme il se doit..."
Tout dépend du rapport de forces. En entreprise, un employé qui recoit un message de la part de son supérieur hiérarchique sait généralement très bien interpréter les messages codés (en ayant meme tendance à les surinterpréter, amha), et réagira/culpabilisera en permanence.
Inversement, un individu ayant un certain niveau de responsabilité, et donc une habitude des relations de dominant à dominé, sera, si je me fie à ce que j'observe, moins apte à se remettre en question (si les conseils viennent d'"en-dessous" ou d'un niveau équivalent).
Dans une relation client / conseiller en com, ma foi, je pense que tout dépendra de la personnalité du client, et de son attente réelle.
C'est assez juste, Eric, je n'y avais pas pensé. Il y a sans doute cette tendance générale et bien sûr tous les cas particuliers. Mais c'est bien une raison de plus pour que les Séguélas rentrent dans le lard des Jospins !
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