28 septembre 2006
Après les universités d’été : l’influence et le rôle des blogueurs
Après le grand rendez-vous des communiquants parisiens
la République des blogs hier soir, qui a attiré la faune politique et
avec elle une certaine flore médiatique, et au cours de laquelle on
aura une nouvelle fois beaucoup discuté de révolution blogosphérique,
c'est l'occasion pour moi de repulier ce long billet sur l'influence
des blogueurs, écrit pour Le Monde Citoyen.
Ayant
été dépourvu de connexion pendant la période des universités d’étés des
grands partis politiques, je suis malheureusement passé à côté du grand débat qui a animé la blogosphère à cette occasion.
Un débat de moindre importance pour certains comme Koz
qui s’excuse presque d’aborder le billet sur son blog, mais un débat
qui n’est pas superflu à mon sens, au sens où il marque une (petite)
étape dans « l’histoire » de la blogosphère française.
Si vous
êtes passés complètement à côté, je vais tenter d’exposer les faits
brièvement et simplement : au cours des universités d’été des grands
partis politiques, qui se sont toutes tenues fin août, des blogueurs
ont été invités. Un peu comme on invite des journalistes. En
particulier, l’UMP a invité une douzaine de blogueurs à Marseille, tous
frais payés. Ce traitement n’étant réservé qu’à eux, pas aux
journalistes.
Les universités d’été (j’ai HORREUR de ce terme)
se passent et là-dessus, les blogueurs produisent leurs billets. On y
voit du léger, du copinage, du billet d’ambiance, apparemment pas
beaucoup d’analyse de fond. La liste des billets rédigés est ici pour l’UMP, là pour l’UDF.
Vinvin,
l’un des blogueurs invités par l’UMP, écrira d’ailleurs chez Koz : «
nous n’avons fait que découvrir une sorte de grande attraction, comme
des Japonais débarqués à Disneyland. C’est mignon à regarder mais ça ne
fait pas avancer le shmilblick ».
La polémique naît d’un billet de Daniel Schneidermann sur Big Bang Blog,
toujours prompt à montrer du doigt les insuffisances de la blogosphère
et du journalisme citoyen. « On va voir ce qu’on va voir. Là, on va en
avoir de la dénonciation de la connivence des grands médias (…) Le
résultat est aujourd’hui en ligne. Et qu’est-ce qu’on voit ? Un
concours de « je te podcaste, tu me podcastes, on se podcaste (…) Le
big bang n’aura pas lieu. Pas en France. Pas tout de suite. Pas avec
ces blogueurs-là ni ces politiques là ».
En parallèle, on lit des billets comme ceux de Christophe Nonnenmacher sur le Monde Citoyen
qui accréditent l’idée que l’invitation aux universités d’été témoigne
de l’influence des blogueurs : « Les blogueurs semblent avoir compris
cela : compris qu’ils pourraient peut-être – qu’ils le veuillent ou non
-, par leur audience et le lien de confiance qu’ils ont su tisser avec
leurs lecteurs, être amenés à jouer un rôle d’arbitre électoral ».
Tout cela appelle un ensemble de commentaires. Attention, ça va être compliqué, mais je promets, je vais essayer d’être clair.
L’influence des blogs reste à démontrer
D’abord,
les blogs ont beau être un phénomène, la démonstration de leur
influence sur les sujets de société n’est pas encore faite. 4 points
pour illustrer cette idée :
1. Le modèle économique des
hébergeurs de blogs ne s’est pas encore trouvé. Autrement dit, à part
Skyrock, aucun hébergeur de blogs ne gagne de l’argent. L’industrie est
sous perfusion. Ce qui n’est quand même pas un très bon signe pour la
vitalité de la blogosphère.
2. Les principaux blogs sont loin des audiences de beaucoup de médias en ligne. Prenons Loïc Le Meur à tout hasard : son blog ne réunit « que » 8000 visites par jour. Voir des éléments de comparaison ici
pour se faire une idée. La première étude d’audience des blogs de
Médiamétrie (qui n’est plus disponible en ligne), avait fait dire à
certains que les résultats étaient un “naufrage” (voir les commentaires
Emmanuel Parody sur Pointblog au mois de juin).
3.
On prend souvent le débat constitutionnel comme l’exemple ultime de
question de société sur laquelle Internet en général et les blogs en
particulier ont joué un rôle pour déterminer l’opinion. Le non l’a emporté sur Internet,
le non l’a emporté dans les urnes. Pourtant, rien ne prouve qu’Internet
ait eu un rôle déterminant. Oui, il y a eu un grand débat sur le net.
Mais on peut aisément supposer que ce débat n’était que le reflet du
débat de la société civile ou de toute façon le non était dominateur.
Internet, l’œuf ou la poule ? On n’en sait rien.
4. Si les blogs
veulent faire la preuve de leur influence, il leur faut montrer comment
ils ont réussi à faire bouger les choses sur un sujet X ou Y. Qu’a-t-on
comme exemples de sujets de société où les blogs ont joué un rôle
décisif ? Eh bien… Aucun. Il y a bien quelques intéressants exemples de
mobilisations de la blogosphère. Autour de Garfieldd par exemple. Oui,
Garfieldd a vu sa peine réduite par la Ministère de l’Education. Mais
comme le faisait remarquer Gilles Klein
au moment de l’affaire, rien ne permet d’avancer que c’est la
mobilisation dans la blogosphère qui a fait changer Gilles de Robien
d’avis. On n’en sait rien. Un autre exemple : Mayetic (1). Devant la
complexité de ce cas ignoré des médias traditionnels, les blogueurs
n’ont pas bien su se positionner et le soutien à Mayetic n’a pas été
efficace. On pouvait juste constater la média-dépendance des blogueurs,
c’est à dire leur très grande difficulté à produire de l’information ou
des opinions sans les sources que constituent les médias traditionnels.
Voir un ancien billet ici sur les mobilisations dans la blogosphère.
Bon,
tout ça pour dire quoi : l’influence supposée des blogs reste à ce
stade de leur histoire un mythe. Ce qu’on peut dire, c’est que les
blogs sont un certain reflet de la réalité. Qu’ils aient la capacité
d’agir sur cette réalité n’est pas une certitude. Finalement, ils ont
l’influence qu’on veut bien leur prêter.
Mais alors, pourquoi a-t-on admis l’idée que les blogs sont influents ?
La
représentation des blogs comme force croissante, influente, pesante est
d’ores et déjà commune, au moins au sein de… la blogosphère.
Mais
elle est le résultat d’un emballement collectif et surtout pas d’une
analyse objective des données disponibles. Elle est consécutive du
travail d’évangélisation (on pourrait dire « lobbying ») de certains
acteurs qui ont un intérêt commercial à ce que les blogs se
développent. Loïc Le Meur en est le premier exemple. Jour après jour,
il nous convainc de l’ampleur du phénomène. Mais ampleur n’égale pas
influence.
Et comme c’est souvent le cas, la représentation
collective d’une idée peut devenir la réalité. Autrement dit, si tout
le monde se convainc que les blogueurs sont influents, ils peuvent
devenir réellement influents.
Le schéma est le suivant : la «
société civile » se dit que les blogueurs comptent ; elle les invite
donc dans des lieux où leur voix pourra peser davantage ; du coup, ils
deviennent donc véritablement influents.
C’est par exemple le cas lorsque Nicolas Sarkozy invite des blogueurs à une table ronde DADVSI : il amplifie l’opinion des blogueurs, leur donne les moyens de l’influence qui auparavant n’existait que dans nos esprits.
Et
lorsque le même Sarkozy invite des blogueurs en janvier dernier à ses
vœux, lorsque les partis politiques invitent des blogueurs à leurs
universités d’été, cela participe du même phénomène.
Bref, on a
communément admis l’idée que les blogueurs sont influents, parce que
c’est ce que tout le monde dit. Mais on n’a pas vérifié les composantes
de cette influence.
Quelle est la motivation de ceux qui invitent des blogueurs à leurs événements ?
Bon,
mais alors pourquoi les partis politiques invitent des blogueurs à
leurs universités d’été, et pourquoi l’UMP choisit-il de les défrayer à
100% ? Que signifie donc le « j’ai besoin de vous » lancé par Sarkozy à
Vinvin ?
Les explications peuvent être diverses et variées :
1.
que les partis politiques aient cédé à la représentation collective des
blogs comme force influente. A force de lire Loïc Le Meur, les
conseillers de Nicolas Sarkozy auraient tout simplement décidé
d’inviter ces nouveaux médias à leur événement. C’est un peu court : il
est quand même probable qu’à l’UMP, on sache faire la différence entre
le 20h de TF1, un entretien avec le Monde et un podcast chez Loïc Le
Meur.
2. parce que c’est à la mode. C’est un peu le même genre
d’idée. Rappelons pour soutenir cet exemple que les blogueurs qui ont
reçu l’invitation aux vœux de l’UMP en janvier dernier l’ont reçue… 24h
avant l’événement. Ce qui a tout de l’improvisation de dernière minute.
3.
par copinage. Parce que comme Le Meur et Sarkozy sont bons copains, il
est naturel que l’UMP fasse plaisir à son conseiller en intégrant
pleinement les blogs dans sa cible.
4. accrochez bien vos
ceintures parce que vous n’allez pas y croire : par souci démocratique
et de pluralisme. Si si, c’est possible. C’est même ce qui est
revendiqué haut et fort par l’UDF (Cratyle dans les commentaires su
billet de Christophe Nonnenmacher pour Le Monde Citoyen : « nous
souhaiterions voir revenir des blogueurs de convictions opposées aux
nôtres ; tout simplement, parce que notre désir d’ouverture n’est pas
une apparence politicienne à but médiatique mais une réalité profonde,
cohérente avec ce que nous sommes ».) Par contre ce n’était
vraisemblablement pas le souci principal de l’UMP dont les invités
blogueurs avaient pour principaux atouts leur audience ou leur côté bon
enfant. L’UMP a-t-il d’ailleurs invité la presse people ou féminine ?
5.
parce que le fait d’inviter des blogueurs est la simple déclinaison
d’une stratégie de communication sur Internet bien élaborée. C’est le
cas à l’UMP qui a visiblement décidé d’investir le champ Internet via
de multiples initiatives (souvenez-vous des Google Ads pour l’UMP
lors de la crise des banlieues…). Inviter des blogueurs n’est à ce
titre, qu’un élément parmi d’autres, en cohérence avec la décision
d’être « présent sur Internet ». (à ce titre, le fait d’inciter à ses
militants d’ouvrir des blogs est potentiellement beaucoup plus puissant
que d’inviter une dizaine de blogueurs à un événement)
6. parce
que les blogs, forums ou autres lieux de discussion en ligne offrent
une opportunité majeure de mieux connaître les électeurs. Eh oui :
toutes ces discussions en ligne, c’est un moyen fabuleux de comprendre
ce qui se passe dans la tête des gens. Et par là-même d’économiser les
études sur des groupes de citoyens, où on fait réagir les gens derrière
un miroir sans tain pour comprendre ce qu’ils ont dans la paillasse. Ce
que les blogs disent n’est pas important de par une influence, mais de
par ce que cela nous apprend sur les représentations politiques du
peuple.
7. Parce ce qu’il vaut mieux le faire que ne pas le
faire. Et c’est peut-être cette raison qui est décisive. Inviter des
blogueurs aux universités d’été, c’est se créer une stratégie d’alliés.
Au pire, il ne se passera rien. Au mieux, ces gars-là seront influents.
Aujourd’hui ou demain, car beaucoup sont jeunes. Inviter les blogueurs,
c’est se donner une chance de contrôler le débat en ligne plutôt que de
le laisser se barrer en sucette. C’est de la prévention du risque.
8. Tout ça en même temps, et c’est bien possible.
Et au-delà de toutes ces raisons, se rapprocher des blogueurs peut créer un double effet :
- la reprise des messages de fond. Analysée, déformée, amplifiée, ou pas, par le blogueur.
-
le commentaire sur le coup de communication que cela représente. Ce
qu’on aura retenu dans la blogosphère des vœux de Sarkozy en janvier, à
mon sens, ce n’est pas son discours, ce sont ces commentaires : « bien
joué, Sarkozy », qui saluent l’audace, l’innovation d’avoir invité des
blogueurs (de façon pourtant improvisée comme je le disais plus tôt,
pourtant). On parle non pas du fond mais de la stratégie de com.
Le
phénomène que Schneidermann déplore (« je te podcaste, tu me podcastes,
on se podcaste », autrement dit, on utilise notre espace disponible
pour se mettre en scène dans l’événement) n’est pas nouveau. Lors de
vœux de Sarkozy, il y avait eu abondance de posts sur l’ambiance, la
salle Gaveau, le champagne qui n’était pas bon, Karl Zéro qui faisait
ami-ami avec les politiques, Françoise de Panafieu qui faisait tout
pour qu’on la remarque… Et les commentaires de fond sont passés après, Koz, toujours lui, relevant le niveau avant quelques autres.
Et
pour le communiquant, surtout en politique, il n’est pas forcément
important que le message de fond soit repris. On peut aisément se
contenter de ces billets bon enfant qui donnent une image plutôt
positive du parti.
Ajoutons enfin que le blogueur est plutôt bon
esprit, content qu’on l’invite, qu’il ne se fait pas trop prier et
qu’il ne demande donc pas trop de travail, et le tour est joué.
La proximité menace l’indépendance d’esprit
Donc
voilà un peu l’analyse du contexte dans lequel les blogueurs se sont
rendus aux Universités d’été (et pas seulement à celle de l’UMP,
faut-il encore le souligner). Certainement pas très conscients de la
responsabilité qu’on leur avait attribuée sans même qu’ils le sachent :
bousculer les médias traditionnels.
Car oui, visiblement, c’est
ce que l’on attendait d’eux. Puisque « l’opinion » met en concurrence
journalistes et blogueurs, il fallait forcément faire mieux.
Au
lieu de cela, ils sont venus en touristes. Contents d’être invités à un
grand événement, contents de cette reconnaissance. Et tout de suite
avalés par le système, ils n’ont, dit-on, pas été assez critiques.
Car
oui, c’est difficile de rester critique quand on est en face de
quelqu’un. En se rendant sur place, on rencontre les organisateurs, les
responsables politiques, etc. Et devinez quoi : ils sont sympas.
Ce
sont des êtres humains comme vous et moi. On n’est plus protégé par son
clavier, la proximité crée d’elle-même la connivence. Pas besoin de
subir des pressions pour s’auto-censurer. En y allant, on prend le
risque de se faire tutoyer, de se faire des copains.
Et même
plus : le blogueur se pense redevable : on lui rend service. Dans son
inconscient, il n’a rien à faire là. Et en plus, on lui paie tout…
Pourtant,
si on lui a proposé d’être là, c’est bien qu’il rend un service à
l’UMP, au PS ou à l’UDF. Mais il est difficile d’attendre du blogueur
qu’il ait la même conscience de son rôle dans le système que le
journaliste.
Dans un monde idéal…
Face
à cette avalanche de critiques, on peut se poser la question :
fallait-il y aller, et comment fallait-il se comporter ? Quelques
éléments de réponse.
D’abord, le blogueur doit être conscient
que s’il accepte de répondre à l’invitation, il va couvrir un événement
qu’il n’aurait pas nécessairement couvert autrement. Cette simple
acceptation d’une invitation revient à accepter de se faire influencer
dans sa ligne rédactionnelle.
Si j’accepte d’aller à celle de
l’UMP, quid des autres universités d’étés ? Les disponibilités de
non-professionnels ne permettent pas d’être partout. Il y a donc une
forme de favoritisme à « y aller ». La meilleure attitude à mon sens,
consisterait à n’aller nulle part, ou aller partout (notons le
stakhanovisme annoncé du Politicshow), ou alors à reconnaître une certaine affinité avec le parti X ou Y. Dans un monde idéal…
Et puis, y aller, oui mais pourquoi ? Qu’est-ce que cela apporte au blogueur d’être sur place ?
-
Le fait d’être au plus près de l’information ? Aucun intérêt. Les
dépêches sortent en temps réel, l’accès y est facile. Le blogueur n’a
pas vocation à sortir un article plus vite qu’une agence de presse.
-
Le fait de rencontrer des gens, le networking ? Dans ce cas le blogueur
s’inscrit dans une logique strictement personnelle. Pas dans une
logique démocratique.
- Le fait de pouvoir faire une enquête de
terrain ? Oui, à condition d’apporter de la valeur. L’enquête de
terrain peut prendre plusieurs formes. Les articles ou podcasts sur
l’ambiance, les à-côtés, ont leur limite et auraient plutôt tendance à
traduire le fait que les blogueurs se grisent de ces invitations. Les
entretiens avec les responsables politiques ont un intérêt éventuel.
Mais il faut oser les solliciter, les préparer, savoir les conduire et
savoir les restituer - on ne voit cela que de façon très embryonnaire
dans la blogosphère pour le moment. Reste aussi l’aspect
micro-trottoir, qui peut être nul ou intéressant. Là aussi il faut
savoir y faire.
- Le fait de produire de l’analyse de fond ?
C’est sans doute là que les blogueurs sont capables d’apporter le plus
de « valeur ». Mais ils peuvent tout aussi bien faire ces analyses en
restant chez eux. Si on se donne la peine de chercher, on accède à
l’intégralité des discours ou d’autres sources qui permettent de
contourner le prisme médiatique.
Bref, on ferait bien de
s’interroger sur les vraies raisons de répondre aux sollicitations. De
l’UMP ou d’autres. Le blogueur peut tout à fait faire le travail pour
lequel son rôle démocratique est le plus élevé… de chez lui.
Y aller ou pas ?
Dans
un monde idéal, on dira qu’il FAUT y aller, quand il y a cohérence
entre l’événement et la ligne rédactionnelle du blog (ce qui était loin
d’être le cas pour tous les « blogueurs UMP ») ET à la condition d’être
sûr de son indépendance d’esprit.
Et l’indépendance d’esprit
n’est pas dans la nature humaine. Elle se cultive, il faut aller contre
toutes sortes d’influences, comme le tutoiement (voir à ce titre le
commentaire de Dukénois sur Big Bang Blog qui reprend des extraits de « Bien entendu… c’est off », le bouquin de Daniel Carton).
Et
ne pas y aller si on n’est pas sûr de son indépendance d’esprit. C’est
bien évidemment un choix personnel à faire. En son âme et conscience.
Il n’y a pas de règle, si ce n’est que la réflexion prenne le pas sur
la séduction, la flatterie que constituent ces invitations. Le meilleur
moyen de s’en détacher est de jouer la diva : se dire que c’est
soi-même qui rend un service en acceptant l’invitation. Et pas
l’inverse.
Ne pas s’arrêter aux universités d’été
Je voudrais terminer sur deux points critiques vis-à-vis de la démonstration de Daniel Schneidermann.
D’abord, pour lui, « on allait voir ce qu’on allait voir ». Mais qui a dit ça ? Il se l’est peut-être dit à lui-même.
Ce
discours, ce « on va voir ce qu’on va voir », est sans doute un résidu
des propos tenus par les évangélistes depuis le décollage de la
blogosphère. Mais les blogueurs en question ont-ils vraiment eu cette
prétention ? Ils ont surtout endossé une responsabilité pour l’ensemble
de leur « caste » sans l’avoir voulu, sans peut-être sans rendre compte.
Il
est un peu difficile de leur adresser des reproches à partir du moment
où il n’y avait pas de promesse de leur part. On peut éventuellement
leur reprocher de ne pas s’être aperçus de leur responsabilité, mais
là, ça devient très intellectuel, j’en conviens.
Deuxième point
: Schneidermann prend l’exemple de ces universités d’été pour comparer
la qualité du contenu produit par les blogueurs et les journalistes.
Mais pourquoi cet événement là en particulier ?
Pourquoi pas… le Liban, la carte scolaire, l’affaire d’Outreau ou celle des caricatures ?
D’autres
événements d’actualité permettraient de comparer le produit des
blogueurs et celui de la presse. Pas besoin de se déplacer à un
événement pour cela. Et il ne serait alors pas difficile de trouver de
grandes qualités aux blogs : des contenus de grande valeur, originaux,
différenciants. Dans la légèreté ou dans le lourd, dans le détail ou
dans l’analyse.
A condition de savoir débusquer ces contenus :
les blogs, encore une fois, sont un certain reflet de la réalité. Avec
sa qualité, sa médiocrité, ses lieux communs, ses énormités et ses
fulgurances.
La blogosphère est peut-être un iceberg inversé, où
la partie la plus petite est la partie cachée. Si cette partie cachée
est celle dans laquelle on trouve ce qui a de la valeur, il suffit de
la chercher.
(1) discussion très intéressante avec Miguel Membrado hier à ce sujet. Un sujet à traiter prochainement
27 septembre 2006
"Les communiquants"
Revu "Les communiquants", hier, le documentaire de Tristan Séguéla (fils de) dans l'intimité de l'équipe qui conseillait Jospin en 2002 (diffusé sur TV5).
Une sorte de "Les yeux dans les Bleus" politique, le victoire en moins. On y voit l'équipe d'Euro RSCG, dont notamment Jacques Séguéla et Stéphane Fouks, analyser les prestations télévisées de Jospin, discuter avec ses conseillers et lui faire des feedbacks.
Télérama a fait une critique très juste du documentaire : un film tourné à la DV (mauvais son, mauvaise image), brut de décoffrage (des tranches de vie sur le vif, pas de commentaires, pas d'interviews) et donc finalement pas exceptionnel (une équipe de communiquants dans son travail au quotidien, pas dans les moments forts : la défaite n'est pas montrée, pas analysée).
N'empêche que. Ce film m'interpelle à deux titres.
D'abord, c'est une rareté. S'il y a bien une profession qui ne va pas se laisser filmer dans l'intimité, ce sont les communiquants. A peu près toutes les autres professions auraient envie de se montrer devant la caméra, par stratégie ou par naïveté, mais les communiquants connaissent évidemment trop bien les effets pervers de ce genre de film pour se montrer ainsi. "Les communiquants" est donc, même avec ses limites, un document exceptionnel.
Les communiquants s'y connaissent en matière d'image, et c'est d'ailleurs probablement ce qui explique que Tristan Séguéla n'en montre pas plus : il a les relations qu'il faut pour réussir à monter ce genre de film, en revanche hors de question d'aller plus loin que quelques saynètes quasi-anecdotiques, mais qui, bout à bout, donnent du sens.
Ensuite, on y voit très clairement que les explications aujourd'hui reconnues à la défaite de Jospin étaient totalement intégrées par les communiquants, des mois avant le 21 avril : une campagne qui porte sur un bilan et non sur un projet. On voit dans le documentaire, à plusieurs reprises, Séguéla dire à Jospin d'arrêter de parler de son bilan et de se concentrer sur son projet.
Pour autant, les communiquants ont-ils bien fait leur boulot ? On est quand même surpris du tact avec lequel Fouks ou Séguéla "disent les choses" à Jospin. Devant la télé, ils se prennent la tête entre leurs mains ; face à lui (ou plutôt, au téléphone avec lui), le discours tenu est plutôt du registre "tu as été formidable, c'est ta meilleure prestation, tu étais souriant, détendu, mais parle un tout petit peu moins de ton bilan".
Un comportement de coach plus que de conseil, en fait. Le mode de "relation client" opté par les équipes d'Euro RSCG, pour ce qu'on en voit dans le film, est beaucoup plus du registre du "positive reinforcement" que de la vérité.
Le communiquant doit-il dire la vérité à son client ? Lui dire "vous avez été nul" ? Peut-être pas. Mais on est souvent frappé de l'extrême prudence avec laquelle les communiquants, dans tous les domaines, évoquent les "zones de progrès" de leurs clients. On protège son budget plus qu'on ne fait le travail pour lequel on est payé.
Il y a peut-être une marge de manoeuvre pour les communiquants de tous poils : oser dire les choses. Communiquer, ce n'est pas forcément ménager.
26 septembre 2006
SONDOMITE
S’ils n’avaient autant de pouvoir dans la société française, les sondages seraient à hurler de rire.
Religieusement attendus, écoutés et analysés, ils sont l’alpha et l’oméga de la politique, faisant et défaisant les carrières, définissant les sujets qui sont importants pour les Français.
Pourtant, on peut très aisément voir 3 bonnes raisons de jeter tous les sondages qui passent aux orties.
1. Ils sont souvent statistiquement contestables. Ce qui est quand même embêtant. Voir à ce sujet le papier de Christophe Nonnenmacher pour le Monde Citoyen, qu'il faut prendre avec quelques pincettes mais qui ose au moins défier la toute-puissance des sondages. Comment peut-on en effet vraiment, partant d’un échantillon de 4 ou 500 personnes, dire « voilà ce que pensent les Français » ? Comment expliquer certaines absurdités ?
2. Les électeurs n’aiment rien tant que faire mentir les sondages (et les médias). Et ce n’est pas juste Le Pen qui réussit des scores environ 5 points supérieurs dans les urnes à ceux des études. On peut très sérieusement émettre l’hypothèse qu’une partie importante du vote se construit contre le scénario fabriqué par les médias (le plus souvent à grands coups de sondages). Demandez à Edouard Balladur et à d’autres ce qu’ils en pensent. Autrement dit, si on continue à nous bassiner avec Royal et Sarkozy, on peut être à peu près sûr que le deuxième tour de la présidentielle ne les opposera pas.
3. Pendant qu’on regarde les sondages et qu’on les analyse, on ne débat pas. Pendant qu’on s’interroge pour savoir pourquoi Ségolène est populaire, on oublie ses (non) idées. Les sondages sont l’instrument de la politique politicienne, ils occultent le fond.
Heureusement, il n’est pas dit que les électeurs avalent ce qu’ils voient dans les sondages. Après tout, la défiance commence par la méfiance.
25 septembre 2006
Y'A PLEIN DE CHAINES
Heureusement que la nouvelle publicité pour Alice nous vaut quelques sympathiques parodies.
Parce qu’avec la campagne à laquelle on a droit en ce moment, on a, tendrement, totalement et tragiquement, atteint le zéro absolu de l’intelligence. Dans le genre la-pub-qui-donne-envie-de-prendre-un-fusil-et-de-tirer-dans-le-tas, Alice rivalise désormais avec les tennismen imbéciles de MMA et le groupe débile de Direct Assurance. C’est dire.
Alice, cheveux plus que jamais au vent, ne se contente plus de s’incruster dans les salons de ses clients avec son sourire niais. Non. Elle ne se contente plus de veiller tendrement, telle une Mona Lisa de l’ère numérique, sur ses bienheureux abonnés incrédules devant sa capacité à répondre très exactement à leurs rêves de transparence les plus fous.
Non, ça ne lui suffit plus. Comme plus personne n’est étonné de la « transparence d’Alice », comme le stade numéro un du message publicitaire portant sur la « lisibilité de l’offre » a été atteint à grands renforts de réclame télévisuelle, elle passe au stade supérieur. A la phase deux : la « valorisation de l’offre » elle-même.
Et là, que nous dit la publicité pour Alice ? L’objectif stratégique peut être décrypté assez simplement : valoriser l’offre en montrant qu’Alice est devenu incontournable.
C’est à dire : vous faire comprendre que si vous n’êtes pas chez Alice, c’est que vous êtes un crétin.
Traduction créative de l’objectif stratégique : on reprend des gens dans leurs chez eux et on recommence. Mais les bienheureux abonnés n’ont plus besoin de se demander ce qu’Alice fout chez eux, cette fois.
Non : elle fait désormais partie de leur quotidien et si elle ne leur fait pas encore le petit-déjeuner ou si elle ne passe pas la balayette dans les chiottes après eux, elle leur permet, en toute simplicité, de toucher à l’essence même du bonheur, comme en témoignent les visages radieux proposés par le film.
Heureux d’avoir Internet, le téléphone et le câble (c’est bien ça qu’elle vend Alice ?), ils ont quand même encore quelques interrogations existentielles comme de savoir comment ça marche Internet et ce qu’ils vont bien pouvoir mater à la télé.
Et c’est là que le plus fou arrive. Que le téléspectateur éthéré au cerveau plus ou moins disponible se redresse sur son fauteuil, estomaqué par ce qu’il vient d’entendre et qu’il ne peut encore croire.
Elle parle.
Alice parle.
Alors qu’on pensait tous qu’elle était muette comme une carpe, Alice parle.
Et pas pour rien, en plus. Elle porte un message fondamental :
« C’est illimité », qu’elle nous dit.
Sans liaison : c’est illimité, mais c’est pas tillimité. Je le relève car je suis sûr que ce point essentiel a fait l’objet de semaines entières de débats entre les créatifs et commerciaux de l’agence et l’annonceur lui-même. Il faut savoir saluer le travail des gens.
C’est illimité, donc. Ce premier message, qui vient au début de la pub, a vocation a stimuler la surprise. Alice parle ! Je vais, je dois, me concentrer sur ce qu’elle dit.
Et comme tout d’un coup on est tout ouïe, elle enfonce le clou, et nous sur nos fauteuils avec, par un deuxième message capital pour le devenir de l’humanité, qui lui vaudrait une nomination au Prix Nobel de la Paix si seulement j’avais un pouvoir de proposition.
« Y’a plein de chaînes ».
Et là, on va tous beaucoup mieux tout d’un coup. Y’a plein de chaînes. On ne sait pas combien, mais y’en a plein. Ouf. Là, on est heureux. Heureux qu’Alice nous aide, avec son sourire béat, à comprendre enfin ce qu’est le bonheur.
Car dans cette publicité, tout nous dit « voici ce qu’est le bonheur ». Des familles, des amis, des sourires, des yeux qui pétillent, et bien sûr, la musique qui exprime tout ça à la fois. Et le concentré de bonheur, c’est cette déclaration solennelle d’Alice, qui nous apporte sur un plateau ce dont nous avions exactement besoin, sans le savoir, pour faire de ce bonheur le nôtre : « y’a plein de chaînes ».
Alors, merci Alice, chaque fois que je te vois, je me demande ce que je fous devant ma télé et je l’éteins. Grâce à toi, je reviens à l’essentiel. Non, vraiment, merci.
20 septembre 2006
DEBAT POLITIQUE : L'EXIGENCE DE VERITE
Le temps libre étant une donnée rare ces jours-ci, on va continuer à republier des articles déjà écrits pour Le Monde Citoyen.
« Ce qu’on doit attendre d’un gouvernement, c’est de
faire fonctionner l’Etat au mieux des intérêts des citoyens. En France,
on lui demande le spectacle en plus. Quiconque refuse la partie
spectacle se le voit reprocher (…) L’évolution des techniques change la
nature des rapports entre les hommes. Avant même l’omniprésence et la
rapidité de l’information, l’électricité est coupable : cela va à une
vitesse telle que les dépêches d’agence tombent tout de suite ; dès
qu’il se produit un événement grave, vous avez des dizaines de milliers
de micros derrière des dizaines de milliers de museaux d’hommes et de
femmes politiques sur toute la planète, immédiatement. Tout le monde
parle maintenant sans réfléchir et sans avoir le temps d’accumuler
l’historique, les considérants, la mise en situation, la projection
d’un événement quelconque. Les politiques malaxent une matière première
faite d’attitudes et de comportements, mais qui ne passe plus par la
délibération : l’opinion est une somme d’humeurs. Deuxième point : le
passage progressif de l’imprimé à l’image fait que le média dominant –
qui fut très longtemps l’imprimé, puis la radio pendant une brève
période – ne s’adresse pas au même organe. Il est impossible à l’image
de s’adresser au raisonnement, elle ne s’adresse qu’à l’émotion. Avec
l’image, cela va trop vite et c’est trop fort en densité. De ce fait,
vous avez une déperdition sur le sens et la durée, sur la mise en
perspective de tout événement. (…) notre système médiatique est en
difficulté pour transporter du fond (…) la politique est inaudible dès
qu’elle devient sérieuse (…) Parmi les messages qui arrivent au
citoyen, vous en avez 95% qui sont des mots de commentateurs et
seulement 5% qui sont des messages politiques – et encore, sélectionnés
par petites phrases. (…) Alors, allez faire passer là-dessus un message
de société… » (1)
Michel Rocard, entretien avec les Inrockuptibles, réalisé en mars 1995.
Le problème n’est pas nouveau : dans le débat
politique, le fond est sérieusement handicapé par rapport à la forme.
Pas seulement du fait de l’évolution des techniques comme Rocard le
notait amèrement à quelques semaines de la présidentielle de 1995 : ce
triomphe de la forme est aussi lié à la personnalisation à l’extrême de
la politique en France, consécutive du suffrage universel direct.
On vote pour une personne, on porte un candidat,
on déifie un vainqueur. En 1995, Chirac élimine Balladur sur sa
capacité à communiquer ; en 2002, Jospin perd parce qu’il est austère
et chiant. Plus tôt, Mitterrand avait torpillé un Rocard trop
gestionnaire et, de son propre aveu, pas assez théâtral. Et on en
passe, bien sûr.
L’image toute puissante : tous coupables.
Dans ce système, les médias et les politiques se
nourrissent l’un l’autre. Aucun des deux ne précède l’autre : c’est un
cercle vicieux. Les médias demandent au politique du spectaculaire et
ceux-ci le leur donnent. Quiconque ne participe pas au système est
sanctionné.
Et les citoyens aussi sont responsables. De ce
que nous saisissons du débat politique, nous sommes plus prompts à
retenir le superficiel que le complexe. « Les gens n’aiment pas qu’on leur dise la vérité », dixit Pierre Lellouche. Chacun à notre façon, nous entretenons l’état des choses.
L’émergence d’une demande d’un débat « vrai »
Pourtant, à l’approche de la présidentielle de
2007, des voix s’élèvent pour en appeler à un débat responsable,
honnête, vrai. Ne parlons pas ici des voix des politiques eux-mêmes,
dont on ne peut pas attendre qu’ils disent autre chose que leur
discours est celui de la vérité et du courage. Ce sont les voix les
plus indépendantes qui nous intéressent.
C’est par exemple Jacques Attali qui, dans son éditorial de l’Express du 24 août intitulé « Tout le monde le sait », écrit : «
on entendra les candidats à la candidature (…) promettre de diminuer
les impôts, d’augmenter les dépenses, de réduire le chômage, d’assurer
la sécurité, de rompre avec le passé, et de faire mieux que tous les
autres sur tous les sujets. A mon sens, il faudra surtout les juger sur
un point : leur capacité à dire la vérité sur les menaces qui pèsent
sur la France. ».
C’est aussi la « peopolisation du politique » dont Libé a fait sa une le 5 septembre dernier. Djamel roule pour Ségo, Johnny et Gynéco pour Sarko. Pour Alain Duhamel (Libé du 6 septembre), la peopolisation «
symbolise le triomphe de l’image sur le verbe, de l’émotion sur la
réflexion, de la subjectivité sur la rationalité. Elle incarne la
victoire de la séduction sur la conviction ». Et comme Libé ne manque pas de le noter malgré son titre « la grande dérive » (2), la peopolisation du politique n’est pas, loin s’en faut, un phénomène nouveau.
La « tendance Royal », symbole de la primauté de l’image sur les idées
La percée décrite par les médias au sujet de
Ségolène Royal témoigne du phénomène de l’image toute puissante. Parmi
les articles que j’ai pu lire sur elle, il y a l’analyse de forme et
l’analyse de fond. Sur le fond, je ne crois pas avoir lu autre chose
que « ses propositions sont vides », « elle n’a pas de programme », «
elle en dit le moins possible », « elle communique uniquement sur des
valeurs ».
Sur la forme, tous partent du principe qu’elle
est populaire, déterminée, qu’elle incarne la rupture, qu’elle renverse
tout sur son passage. Sondages à l’appui : la personnalité politique préférée des Français, la seule capable de battre Sarkozy.
En gros, il n’y a pas de contenu, mais le contenant est irrésistible, donc on n’y échappera pas.
Royal se revendique d’ailleurs de l’héritage
Mitterrandien. Ce qui signifie essentiellement deux choses : d’abord,
qu’elle surfe effectivement sur l’air du temps - Mitterrand n’aura
jamais été aussi populaire qu’en 2006, anniversaire de sa mort oblige.
Difficile d’y voir autre chose que de l’opportunisme…
Ensuite, cela signifie la revendication d’un
héritage de la politique par le calcul, la communication, le mensonge
et le goût du pouvoir.
Il faut se méfier à l’extrême de l’emballement « populaire » autour de Ségolène Royal. Pour trois raisons.
D’abord, parce qu’il faut se méfier à l’extrême
des sondages. Bien sûr, la France n’a pas attendu la prise du Medef par
Laurence Parisot pour se laisser gouverner par les sondages. Mais les
instituts d’étude peuvent se tromper. Ils se sont même viandés en
beauté en 2002. 2007 sera pour eux une épreuve de vérité.
Ensuite, parce que l’opinion est infidèle. Elle
brûle un jour ce qu’elle a adoré la veille. Et inversement : un homme
politique a plusieurs vies, il peut renaître de ses cendres.
Mitterrand en a été le meilleur exemple. Comment
croire, en regardant en arrière, qu’un homme ayant organisé un faux
attentat contre sa personne ait été élu deux fois Président de la
République ? Et les exemples de ressuscitation politique sont nombreux.
Juppé prépare activement la sienne… L’opinion a ceci de paradoxal
qu’elle s’entiche de l’image, mais qu’elle est tout aussi capable de
balayer cette image.
Enfin, parce que le débat présidentiel n’est pas
joué. Il se jouera dans les semaines précédant le premier tour, voire
dans les tout derniers jours, comme en 2002. Et ce, quels que soient
les candidats.
Alors, élection-vérité ou pas ? L’émergence de
Ségolène Royal comme probable candidate socialiste n’est pas, dans
cette perspective, une bonne nouvelle. Ou plutôt : les conditions de
son émergence ne sont pas rassurantes.
De l’autre bord (?), les sentiments à l’égard de Nicolas Sarkozy sont ambivalents. Il est accusé de démagogie jusque dans son propre camp. Certains lui reconnaissent son parler vrai et sa capacité à faire bouger les choses, et pas seulement parmi ses supporters.
Sarcosmétique ou Sarkoprovidentiel ? Ou les deux
? Les critiques qui lui sont faites sont parfois bien argumentées,
parfois le simple résultat de réflexes épileptiques et partisans. Je
serai fortement preneur d’un bilan global de son action type promesse /
action / résultat. Ce type d’étude me semble manquer pour « objectiver
» notre relation au candidat. Quelques éléments sont à saisir ici, là et là.
Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas ici
d’une analyse de la pertinence des idées ou des candidatures Sarkozy et
Royal, mais d’une réflexion sur leur place dans cette problématique
d’exigence de vérité. D’ailleurs, on devrait bien se fiche de savoir
QUI est le candidat, mais s’intéresser d’abord à son programme et
ensuite à sa capacité à le mettre en œuvre.
Le débat d’idées suppose de se débarrasser de ses a priori
Veut-on être partisans ou veut-on écouter ce que
chacun a à dire avant de se décider ? Car chacun d’entre nous a beau
avoir le cœur à gauche, au centre ou à droite (il est bien quelque
part), il n’a jamais été aussi nécessaire d’étudier les propositions
pour se faire son intime conviction. Parce que les clivages
idéologiques entre droite et gauche sont, sinon morts, du moins moribonds.
Une appartenance, formelle ou non, à un courant
politique ne signifie plus que l’on va se retrouver dans le discours et
le programme du candidat de son parti. Pendant que Royal prône l’ordre
et la famille, Sarkozy fait des propositions qu’on ne peut pas négliger
en matière environnementale. La confusion idéologique est grande. La nécessité d’écoute est absolue.
Débattre de quoi, au fait ?
Ce n’est pas l’objet principal de cet article,
mais il me paraît difficile de brandir la nécessité d’aborder les «
vrais sujets » sans aborder la question suivante : « dire aux Français
la vérité, c’est dire quoi » ?
Dans l’édito de Jacques Attali, sus-cité, on a un élément de réponse : «
il faudra, progressivement, réduire de moitié la dette publique,
retarder de huit ans l’âge de la retraite, accueillir 500 000
travailleurs étrangers par an, permettre à ceux qui le voudront de
travailler au-delà de 35 heures, doubler les dépenses publiques par
étudiant à l’université et décider en conséquence d’économies
budgétaires et de hausses d’impôt ». Il s’agit d’un programme en soi, tourné vers la réduction de la dette.
Avec une volonté de vision globale et de long-terme, José Ferré
(à qui je ne peux décidément pas m’empêcher de faire référence) évoque
d’autres problèmes entrecroisés, pas moins graves que celui de la dette
: déplacements de population, réchauffement climatique, capitalisme
financier devenu incontrôlable, idéologie meurtrière de croissance,
désordres géopolitiques…
On pourrait ajouter que dire la vérité aux
Français, quand on est un homme ou une femme politique, c’est avouer
son incapacité à produire de la croissance.
Le politique peut beaucoup, mais le politique n’a plus de pouvoir sur
l’économie. C’est ainsi. La croissance française ne dépend pas de la
France. Ce qu’on peut faire, c’est créer les conditions de l’accueillir
ou pas, et créer ou lever des protections sociales.
Pierre Moscovici, qui fut mon prof en fac et dont
je ne peux que regretter qu’il ne fasse pas davantage partie des
personnalités politiques en vue, disait en 1995 : « la France a
connu deux périodes de croissance au cours des dernières années. L’une
sous Michel Rocard, l’autre sous Edouard Balladur. J’ai beaucoup
d’estime pour Rocard, mais je ne crois pas que la croissance ait été
engendrée par sa politique. J’en ai moins pour Balladur, et je ne le
crois pas davantage ». Et je ne suis pas sûr que les politiques aient gagné en marge de manœuvre depuis.
On pourrait enfin dire que dire la vérité, c’est
dire que la France vit doublement au-dessus de ses moyens, aussi
difficile soit-il à admettre. Doublement, parce que la richesse du pays
est historiquement basée sur l’exploitation du « tiers monde », d’une
part, et d’autre part à cause de l’endettement.
Vivre sur le dos des êtres humains les plus pauvres et de nos enfants : voilà l’exploit que nous avons accompli.
Un devoir d’utopie
Tout le monde est bien d’accord : la prochaine
présidentielle est l’occasion d’un vrai débat politique de fond, et
tout le monde s’inquiète que ce débat n’ait pas réellement lieu.
On peut même se demander s’il ne faut pas
admettre une bonne fois pour toutes que l’image balaie les idées,
quitte à jouer le jeu de l’image : un « appel au débat vrai »
relève-t-il juste de la plus grande naïveté ? Les candidats
doivent-ils, comme la plupart des militants le réclament, être choisis
sur le seul critère de leur capacité à l’emporter ? « Le devoir de
victoire » défini par François Hollande relève-t-il d’une vision juste
ou cynique ?
A cet égard, je crois que nous avons un devoir
d’utopie, que chaque citoyen, que sa voix soit publique ou non, doit, à
sa façon et avec ses moyens, réclamer du débat plus que de la politique
politicienne.
L’acceptation du triomphe de l’image dans tous
les compartiments de la société, le renoncement collectif au débat
serait le pire symbole de la faillite démocratique.
Il ne s’agit pas pour autant de nier le rôle de
l’image. Mais il serait plus utile à la collectivité que l’image serve
à départager des candidats qui proposent réellement du fond, de façon à
entraîner, créer de l’enthousiasme. L’image oui, mais après les idées.
La forme après le fond.
Pas facile d’imaginer que chaque citoyen va
admettre qu’on lui demande de faire des sacrifices. Pourtant, on peut
légitimement se dire que le désintérêt des Français pour la politique
est lié aux promesses non tenues et au dégoût de la langue de bois.
Et puis, de toute façon, a-t-on vraiment le choix ? Comme le dit Attali, «
il appartient aux électeurs qu’ils exigent des candidats qu’ils parlent
de ces sujets (…) Le pays est assez adulte, la situation est assez
grave, pour qu’il soit politiquement payant de dire la vérité ».
L’image reste toute-puissante. A chacun de
s’en départir, de rechercher le meilleur du politique, de la
télévision, de la presse, des radios et d’Internet. La qualité du débat
exige cet effort individuel.
(1) J’ai sélectionné les
passages qui m’intéressaient par rapport à la démonstration souhaitée.
Pour remettre en perspective les propos de Rocard, on peut ajouter que
ces propos sont tenus dans le cadre d’une démonstration sur le rôle des
partis politiques : « la seule activité « présentable » des partis
politiques est le tri dans les conflits d’ambition (…) Ce rejet des
partis est en train de tuer la démocratie, parce qu’il est faux qu’on
puisse gouverner sans forces constituées ».
(2) et pour aller au bout
de l’analyse de cette une de presse qui dit « en vue de la
présidentielle de 2007 et face aux artistes mobilisés contre sa
politique, Sarkozy drague le show-biz », il faut signaler que le
contenu du dossier renvoie dos à dos Royal et Sarkozy, à plusieurs
reprises. Pourquoi ce choix à sens unique « Sarkozy drague le show-biz
» pour la une ? Sarkozy fait-il vendre ? Ou est-il la cible de Libé ?
Ou les deux ?
14 septembre 2006
L’AVENIR DE LA PRESSE QUOTIDIENNE EN QUESTION
Re-publication, avec quelques modifications, d'un article écrit pour Le Monde Citoyen et publié le 4 septembre dernier.
Le
rapport de l’Institut Montaigne intitulé « Comment sauver la presse
quotidienne d’information », publié fin août, n’a suscité ni un énorme
bruit médiatique, ni un énorme bruit blogosphérique (1).
Ce
n’est malheureusement pas très étonnant. D’abord, il s’agit d’un
rapport, autrement dit d’un pavé de 116 pages plein d’analyses, d’idées
et de propositions. Et il s’agit de l’avaler : à télécharger ici, page sur laquelle on peut aussi entendre le débat animé par Philippe Manière et réunissant Serge July, Denis Muzet (Médiascopie) et Olivier Fleurot (Pearson).
Ensuite,
ce rapport traite des difficultés de la presse, sujet que les grands
médias ont toujours du mal à aborder. Et les blogueurs étant toujours
très média-dépendants et suiveurs, si les médias n’en parlent pas, les
blogueurs non plus.
Enfin, c’est un rapport qui propose. Et une proposition ne suscite pas toujours autant de réactions qu’une analyse bien faite.
La
maigre couverture est essentiellement informative et le débat n’aura
pas lieu tant qu’aucun candidat n’aura fait siennes les idées défendues
dans le rapport. Etre récupéré en vue de la présidentielle est sans
doute l’objectif de ce rapport, vu le calendrier de publication.
L’Institut Montaigne ne se cache d’ailleurs absolument pas d’être un
organe de lobbying.
Cette couverture reflète-t-elle ce qui est
couramment reproché à la « grande » presse, à savoir sa partialité, ses
œillères, son parisianisme, sa courtisanerie et son incapacité à faire
son auto-critique ?
Le rapport mérite pourtant que l’on s’y
attarde. « Comment sauver la presse quotidienne d’information ». Sans
point d’interrogation. 116 pages pour faire le tour de la question, qui
ont, comme le relève Emmanuel Parody sur son blog,
le « mérite pour un public profane d’exposer quelques-uns des soucis de
notre industrie ».
A l’origine du rapport…
Commençons
par le commencement. Le rapport est issu de l’Institut Montaigne, laboratoire d’idées fondé et présidé
par Claude Bébéar et dirigé par le très brillant Philippe Manière.
L’Institut Montaigne est financé à 100% par des fonds privés et dont
aucun mécène ne concourt à hauteur de plus de 3% du budget. Il se
définit donc comme « indépendant » (au passage, ne serait-il pas plutôt
multi-dépendant ?)
Le groupe de travail pour ce rapport a été
présidé par Martine Esquirou, ex-journaliste, éphémère dircom de Canal+
(elle aura inspiré aux auteurs des Guignols leur sketch « Viol Island
», pour ceux qui s’en souviennent) et aujourd’hui en charge des
relations presse de Thomson.
Le Monde classe
l’Institut Montaigne au centre-droit, ce qui ne signifie pas
grand-chose. On sera plus précis en rappelant que les deux têtes de
pont de l’institut sont des défenseurs du libéralisme économique (2).
Libération a d’ailleurs vite fait de qualifier le rapport sur la presse
payante « d’ultra-libéral », façon expéditive de l’envoyer par le fond
en utilisant une rhétorique effrayante.
Un espace de propositions
Le
rapport, s’il cède à la caractéristique très franco-française du « tout
est nul ici, tout est bien ailleurs », a donc le mérite de contenir des
propositions. Et en cette époque de cerveaux maigres, on ne peut pas ne
pas se féliciter que certains proposent.
Alors, quelles sont ces propositions ? En synthèse :
•
tripler les aides d’Etat sur une période de trois ans afin que
les groupes industriels de presse entament des réformes profondes, puis
les supprimer à tout jamais
• supprimer le monopole de la CGT dans les imprimeries
• développer de l’appareil de production en province pour réduire les coûts de transport
• informatiser la distribution pour mieux ajuster le nombre d’exemplaires nécessaire sur chaque point de vente
• supprimer le monopole des kiosquiers pour permettre d’acheter son journal dans d’autres types de points de vente
• proposer des systèmes d’abonnements gratuits pour recruter et fidéliser les jeunes
•
assouplir le dispositif anti-concentration de façon à ce que les
groupes de presse puissent à la fois proposer un quotidien payant et un
quotidien gratuit
• réformer le régime des droits
d’auteur (un point absolument capital pour Emmanuel Parody et Jeff
Mignon)
•
renégocier la convention collective de la presse quotidienne
pour aligner le régime des indemnités de licenciement liées à la clause
de conscience ou de cession des journalistes sur le régime de droit
commun (ouf)
Un plan que le rapport n’hésite pas à qualifier de
lui-même de « plan Marshall » pour sauver la presse quotidienne
payante, prise en sandwich par les gratuits et Internet.
Je ne
sais pas si ce plan est parfaitement cohérent. Je ne sais pas si ce
plan serait parfaitement efficace. Pour le moment, émergent des rares
billets disponibles l’idée que la question des droits d’auteurs est
fondamentale, que les propositions à caractère « socialement sensible »
sont plus faciles à écrire qu’à mettre en œuvre, que les pigistes sont
laissés-pour-compte… Pour le moment, on capte des visions partielles.
Pas une vision globale.
L’approche économique sacralisée
Mais
au-delà de cette absence de bruit, ce qui me frappe dans ce rapport,
c’est la dimension strictement économique et industrielle de ses
propositions. Cette dimension économique est d’ailleurs assumée :
«
Une vraie culture d’indépendance d’esprit et de neutralité trouve
difficilement sa place dans le contexte de pauvreté qui est celui de
trop de rédactions et de trop de journalistes. »
Autrement dit,
la logique du rapport est la suivante : il faut créer les conditions
d’une pérennité et d’une prospérité économique pour pouvoir régler le
problème du contenu de la presse.
Ce qui est juste, mais pas
suffisant. Quand on pose la question « Comment sauver la presse
quotidienne d’information en France », on ne doit pas se priver
d’avancer des pistes d’amélioration du contenu rédactionnel. On ne peut
pas balayer d’un revers de la main la question du contenu en la
soumettant à l’économique, aussi capital soit ce dernier.
Ce
type de raisonnement me paraît d’ailleurs tout à fait caractéristique
des logiques d’économistes : l’économique règne sur le monde, on règle
tous les problèmes par l’économique, le reste suivra.
Exemple
des limites de ce raisonnement : si la presse ne plaît pas aux jeunes,
il ne sert à rien de leur proposer des abonnements gratuits de trois
mois (comme le propose le rapport). Ils ne seront que davantage
convaincus que la presse ne leur apporte rien ou les énerve, et se
détacheront d’elle à tout jamais.
Le rapport propose d’ailleurs
des éléments d’analyse assez nombreux sur la crise de l’offre : presse
de connivences, tendance au catastrophisme, partialité du traitement
médiatique, œillères idéologiques, presse trop politisée, trop
répétitive,
trop jargonnante : tout cela y est écrit noir sur blanc.
Le premier enjeu : la pertinence du contenu
C’est
donc bien la question de la pertinence du produit qui est en jeu. Et
cette question n’est pas moins importante que la question économique,
elle est plus importante que la question économique. Parce que la vraie
question ne devrait pas être « comment sauver la presse quotidienne
d’information » mais « comment l'ensemble du système médiatique peut-il éclairer l’ensemble des citoyens sur l’ensemble du monde qui
les entoure ? ».
Et on devrait en fait se foutre de savoir si
la presse quotidienne payante subsiste, du moment que l’information
éclairée est disponible au plus grand nombre.
Il ne faut donc
pas se priver d’un débat sur le « produit presse payante », sur son
contenu, et ce sans attendre la mise en place du « plan Montaigne ».
Débat qui pourrait avoir lieu autour des Etats Généraux des Médias fin septembre.
Quelques éléments pour avancer dans ce débat de contenu…
Elitisme ou info-conso ? La qualité, tout simplement…
« Il ne faut pas donner aux gens ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils pourraient aimer » (Jacques Chancel)
A
la question « la presse doit-elle répondre à une demande, ou tracer la
voie ? », n’importe quelle personne sensée répondra sans l’ombre d’une
hésitation « tracer la voie ». La qualité rédactionnelle comme moyen de
la sortie de crise est d’ailleurs revendiquée par le rapport.
La
logique consumériste, en matière d’information, est en effet mortelle
pour la démocratie. Elle aboutit au « tout info-conso » : les dépêches
qui se substituent aux enquêtes, les micro-trottoirs aux débats, le
panurgisme à l’esprit critique.
Pourtant, tout n’est pas à jeter
dans l’approche « info-conso » : quand les gratuits sont lus par des
personnes qui ne lisaient pas la presse auparavant, il faut s’en
féliciter. Quand ils sont lus par d’anciens lecteurs de presse
quotidienne, il faut s’en inquiéter. La question est complexe, mais on
ne peut nier un certain apport des gratuits.
Il est évident
qu’il faut une évolution du contenu de la presse quotidienne. Le
lecteur, au moment où il achète son quotidien, connaît déjà les infos
du jour. Il attend donc de l’analyse, de l’enquête,
de la valeur ajoutée. En un mot, de la qualité. Qui manque, et qui
faisait dire à José Ferré dans un
commentaire de billet sur mon blog il y a quelques mois, « si Hubert
Beuve-Méry voyait le Monde d'aujourd'hui, il mourrait une seconde fois,
mais de honte ».
Reste à savoir ce que l’on entend par la
qualité. Surtout au regard de trois reproches courants faits à la
presse : élitisme, catastrophisme, partialité.
Qualité ne
signifie pas élitisme. Qualité va au contraire souvent de pair avec
pédagogie. A l’extrême, la qualité peut même être mariée à
l’info-spectacle. C’est le modèle Ardisson : « On met deux bimbos pour
pouvoir tenir 20 minutes avec un philosophe ». Un mélange des genres
qui déplaît souvent, mais qui constitue une piste très claire pour
rendre l’information éclairée accessible au plus grand nombre. Reste à
voir comment ce « modèle Ardisson » est transposable en presse écrite
(et en presse quotidienne…).
Qualité ne signifie pas
catastrophisme. Aujourd’hui / Le Parisien ne devrait pas avoir le
monopole des bonnes nouvelles.
Titrer sur une bonne nouvelle, ce n’est pas nécessairement transiger
avec l’exigence journalistique.
Enfin, qualité signifie plutôt
pluralité que partialité. En tout cas pour la presse quotidienne - c’est une question extrêmement ouverte. Mais
quels qu’ils soient, les choix des rédactions en matière d’opinion
doivent être non seulement assumés, mais aussi revendiqués.
Le
« ouisme » de la presse quotidienne lui aura beaucoup coûté. La
pluralité est-elle une attente du lecteur potentiel de presse
quotidienne ? On peut en effet penser que le « grand public » attende
de la presse non pas qu’elle lui dicte ses opinions, mais qu’elle lui
donne les conditions pour se faire ces opinions.
Il y a un an,
j’écrivais,
« je crois que les médias agissent comme des repoussoirs pour le vote
politique auprès d’une importante frange de la population, en
particulier lorsqu’ils dépassent leur rôle d’observateurs pour tenter
d’infléchir le résultat ».
J’en suis toujours persuadé, car la
représentation du « grand média » dans l’inconscient collectif est
celle d’un média sinon objectif, du moins respectueux de la pluralité
des opinions. On peut pencher d’un côté ou de l’autre, mais on doit
rapporter le point de vue adverse. Le journaliste de presse quotidienne
ne doit pas croire qu’il exerce le pouvoir : il le raconte. C’est le
prix à payer pour s’adresser au plus grand nombre.
Bien sûr, il
y a le succès des journaux engagés, comme Marianne ou le Monde
Diplomatique. Eux assument totalement leur subjectivité. Mais ils
restent l’exception.
La voie de la subjectivité assumée reste un
modèle dont nous sommes très éloignés. Cela pourrait ressembler au
modèle turc, avec un très grand éclatement de quotidiens engagés, mais
dont les ventes dépassent rarement les 50 000 exemplaires. En
attendant, la presse quotidienne a à la fois un intérêt commercial et
démocratique à jouer la carte de la (véritable) pluralité.
Une
phrase pour résumer tout ce qui vient d’être dit au sujet du contenu de
la presse : « pour une critique plurielle et pédagogique, qui n’empêche
ni de se réjouir, ni de s’amuser ».
Une presse écrite moins impersonnelle
Partageons
encore quelques orientations possibles pour nos médias écrits : se pose
la question du niveau de personnalisation de la presse écrite, Cette «
personnalisation » faisant partie des attentes de l’homo-numericus (qui
est le même que le lecteur de presse potentiel, comme le fait justement
remarquer Emmanuel Parody : « (je suis) mal à l’aise avec cette
mauvaise habitude de dissocier la presse écrite de la presse en ligne
(…) comme si le lecteur de Libération, une fois en ligne, n’était plus
le même lecteur »).
Cette question est bien identifiée et
certains, comme Libération justement, commencent à y répondre avec la
possibilité de commenter les articles en ligne. Je vois deux pistes
pour personnaliser davantage les médias.
Premièrement, la presse
écrite est trop anonyme. Elle manque de grandes signatures très
identifiées par le lectorat. C’est le résultat d’une politique de
non-starification des journalistes, consécutive de leurs infidélités.
Qui voudrait starifier un journaliste qui risque de ne plus être là
dans 3 mois ? Mais le lecteur aimerait connaître l’auteur de l’article.
Qui est-il ? Quel est son parcours ? Quels sont ses combats ? A quoi
ressemble-t-il ? Une piste serait donc de « starifier » les plumes.
Deuxièmement,
l’apport des lecteurs. L’émergence des blogs montre la formidable envie
de débat citoyen et d’interactivité qui habite de nombreux lecteurs.
L’interactivité peut ne pas exister que dans des commentaires en ligne.
Elle existait bien avant le net. En intégrant davantage de
contributions de lecteurs, courriers, commentaires, posts sur des
blogs, etc., la presse se rapprochera de son lectorat. A quand «
l’édito de Koz » dans le Figaro ?
En tout cas, le meilleur du web mériterait d’être recyclé, d’une manière ou d’une autre, dans les médias de référence.
La responsabilité du politique
Ce
ne sont que quelques pistes. Qui ne doivent pas non plus masquer le
fait que la responsabilité de la presse quotidienne dans son fiasco
n’est pas totale.
Il y a par exemple le photocopillage, oublié
par le rapport. Il y a aussi la notion de dévalorisation des marques en
général, qui touche la presse (j’en avais parlé ici) et qui est tout juste effleurée par le rapport. Mais il y a aussi la
responsabilité du politique.
Le rapport de l’Institut Montaigne
émet en effet l’idée que le désintérêt pour la presse quotidienne est
en partie lié au désintérêt pour la vie politique. Autrement dit, c’est
parce que les politiques trompent, se trompent, échouent et au final
perdent en crédibilité et se coupent du peuple, que le peuple se coupe
des médias.
Logique : les médias sont une courroie de
transmission importante entre les citoyens et les acteurs de la vie
politique. Dans la société de défiance, il est normal que la presse
recule. La presse n’est que partiellement responsable de ce qui lui
arrive. Elle dépend de ceux qui la nourrissent et qui fléchissent. Ce
qui, au passage, doit justement l’encourager à les critiquer.
Voilà qui doit aussi nous rendre modestes par rapport à toutes nos ambitions de révolutionner les médias.
Et
à l’inverse, les médias doivent profiter des grands débats de société,
comme l’Equipe profite de la coupe du monde de football. Leur finalité
est commerciale, mais l’intérêt de la société est qu’ils jouent leur
rôle d’outil démocratique. Ces deux exigences seront-elles réconciliées
en mai 2007 ?
(1)
Articles de PQN :
Le Figaro
(Thiébault Dromard)
Le Monde (Pascale Santi)
Libération (Muriel Grémillet)
L'humanité (Claude Baudry)
Posts sur des blogs :
Emmanuel Parody
Jeff Mignon
Gilles Klein
Mangouste
sur Agoravox et
sur son blog
The Mole qui fait la synthèse de cet article écrit pour LMC
(2)
notons néanmoins cet extrait du mot d’accueil du Président, Claude
Bébéar : « En réunissant des personnes issues d’horizons et
d’expériences les plus divers, l’Institut Montaigne contribue à la
promotion d’une réflexion libérée de tout a priori politique et
économique. »
13 septembre 2006
Les femmes de la rentrée dans Paris Match
Paris Match réserve un traitement pour le moins différencié aux "femmes de la rentrée", dans son numéro du 24 août :
" (...) ses pieds menus chaussés de
salomés blancs sont surmontés d'une jupette en voile de coton à imprimé
Liberty. De ces tenues vaporeuses qu'arboraient dans ces années là les
ingénues sur les photos de Sarah Moon... Au bras d'Arnaud Montebourg,
la candidate en campagne est si fraîche qu'un facétieux crie "Vive les
mariés !" La veille, dans la Côte-d'Or, elle portait une robe
similaire, assortie d'escarpins rose thé et d'un caraco couleur
chamois. Ainsi mène-t-elle campagne, Ségolène, cuirassée de féminité
douce, nimbée de tonalités pastel qui donnent un teint de pêche à cette
quinqua mère de quatre enfants. L'allure est gracile, le pas compté,
mais rien dans le port de tête ou dans l'intonation ne laisse deviner
la moindre fragilité. De mièvrerie encore moins, malgré l'iconographie
sulpicienne d'une candidate consacrée à longueur d'articles comme "la
madone des sondages". Ce n'est pas Marie qu'elle vénère, cette
ex-pensionnaire des bonnes soeurs, mais Jeanne d'Arc (...)"
Article signé Sylvie Santini.
"
(...) Si on en juge par son livre, c'est une personne qui ignore
l'humour et l'ironie. Ne pensez pas qu'elle compense cette lacune par
un emploi habile du suspense, des portraits, du style, du dialogue ou
de quelque autre ficelle romanesque éprouvée. Christine Angot n'a
qu'une corde à son arc : la vérité. Elle dit ce qu'elle pense et
raconte ce qui lui arrive. Que dit-elle ? Rien. Que lui arrive-t-elle ?
Rien. (...) Où qu'elle passe, Angot ne regarde jamais autour d'elle.
Dans un restaurant, elle ne voit personne et ne mange rien. Vous
pourriez l'emmener à l'Elysée, elle n'a d'yeux que pour son magnifique
paysage intérieur. A ce point, c'est même fascinant. (...) On a juste
envie d'appeler le samu et d'évacuer cette femme avant qu'elle ne brise
la vie de sa fille (...) dont on ne saura absolument rien sinon
qu'Angot éclate sans cesse en sanglots devant elle sans rime ni raison.
Ce n'est plus une mère, c'est le mur des lamentations (...) Etre
son ami doit être un véritable chemin de croix. Pas à ses yeux, cela
dit. Elle se prend sincèrement pour un incident passionnant dans la vie
de ceux qu'elle croise. En fait, elle se croit romantique et rebelle
car elle fait passer ses sentiments avant tout. L'ennui, ce sont
les sentiments en question : vanité et nombrilisme. Pour le reste,
zéro. (...)"
Chronique de Gilles Martin-Chauffier.
12 septembre 2006
Mondocitoyenno
Vous n'aurez sans doute pas échappé au lancement du Monde Citoyen (LMC). Pour les autres, en voici une définition : c'est un média en ligne qui s'est formé avec
une vingtaine d'auteurs autour de Nicolas Voisin (voir liste en bas de ma blogroll), sur le principe de "à plusieurs, c'est meilleur", pour traiter de questions politiques, actu, médias...
Il y a du très beau linge, ce qui a fait écrire à Télérama que LMC était un concept de "superblog". Why not. LMC met aussi un certain accent sur les podcasts vidéo et sonores et paraîtra en version papier mensuelle : un vrai "mix-média".
Le site est lancé depuis le 4 septembre,
l'équipe se donne un
mois pour trouver une cohérence d'ensemble et je tente l'aventure.
Avant tout parce que les aventures éditoriales me passionnent.
Cela n'empêche pas de pouvoir être critique. Par exemple, je n'adore pas le fait que LMC se présente comme l'oeuvre de "l'autre rédaction",
ce qui me semble être une sacrée promesse. J'en conviens, si on m'a
demandé de participer à LMC, c'est que ce collectif réunit les plus
brillants penseurs de la génération Internet. Soit. Mais "l'autre", ça
veut dire quoi ? En quoi sommes-nous si différents ? Ou est-ce une
suggestion d'altermondialisme ?
Il me semble que nous sommes une
rédaction, de qualité peut-être, qui fera de son mieux c'est sûr, et ce
sera déjà pas mal. La reconnaissance viendra des lecteurs ou ne viendra
pas.
Pour en revenir à son positionnement, Le Monde Citoyen se
situe un peu à l'intersection d'Agoravox, de Lieu Commun et de ChampG.
Agoravox
car ce sont des citoyens qui écrivent. Même si la rédaction compte en
fait un nombre importants de journalistes (une bonne moitié de l'effectif si je ne me trompe pas), les auteurs y sont présents
en tant que blogueurs.
Lieu Commun, car c'est une équipe
relativement resserrée, qui s'est constituée par affinités, et qu'a
priori, cela va fonctionner davantage comme un agrégateur que comme un
apporteur de contenu exclusif.
ChampG enfin, car chaque auteur a la possibilité de publier directement : on fonctionne à la confiance.
Un peu d'Agoravox, de Lieu Commun et de ChampG donc, mais des différences notables avec chacun d'entre eux.
Agoravox
propose une rédaction large et valide les contenus avant publication.
Lieu Commun agrège tous les billets de tous ses auteurs, ce n'est pas
un "best of". ChampG réunit des auteurs préoccupés par les questions
d'environnement et de croissance, tandis que sur Le Monde Citoyen, nous
n'avons pas signé une charte d'idées et sommes susceptibles de prendre
des positions assez différentes.
Reste une envie commune, une
aventure éditoriale, qui prend forme et qui se cherche encore : des
questions se posent, et c'est bien normal. Par exemple :
La
gestion de
l'abondance des articles. Cette question s'est très vite posée lors du
lancement, les billets se recouvrant les uns les autres. Difficile à
suivre... L'auto-discipline semble s'être imposée comme la règle.
Une autre question se pose : comment gère-t-on le problème des
commentaires laissés à la fois sur le blog de l'auteur, sur Le Monde
Citoyen et même parfois sur Agoravox ? Ne faudrait-il pas les
centraliser ?
Cela
pourrait militer pour que LMC propose une offre de contenu originale :
des articles que l'on ne lit pas ailleurs. C'est un point clé à mon
sens.
LMC est-il d'ailleurs un "vrai" média s'il se contente d'agréger ? C'est pour explorer
cette question que j'y ai publié un premier article sans le mettre sur
mon blog : voir ce qui s'y passe. Que s'est-il passé ? Il a été vite
englouti par la superposition des notes et ma fierté de faire partie de
l'aventure a été un peu refroidie (mais ça m'a fait du bien).
Il y
a une première solution, un peu technique, à cette question : ne
devrait-on pas afficher un menu plus clair en haut de page, de façon à
voir en un coup d'oeil le "menu" des derniers articles, à la façon
Acrimed par exemple ?
Mais je ne crois pas que cette solution
soit suffisante. A mon avis, se pose en fait, au fond, la question de
l'ambition du Monde Citoyen.
S'il
fonctionne comme à son
démarrage, c'est la fonction "agrégateur" qui va primer. C'est
d'ailleurs la fonction qui lui a été attribuée lors de sa conception.
Il n'a jamais été demandé aux auteurs de produire un contenu exclusif
pour LMC.
La
superposition des notes donnera peu envie de proposer un contenu
original. Les posts de LMC seront essentiellement des doublons des
blogs de leurs auteurs et les contributions originales, si elles
existent, risquent ne pas être bien valorisées. LMC sera un lieu
sympathique et utile pour accéder à des contenus de qualité, mais sans
plus. D'autres remplissent déjà bien cette fonction, comme rezo.net.
L'autre
option est d'en faire un véritable média qui propose du contenu
exclusif : que les notes publiées sur LMC ne le soient pas ailleurs. C'est le choix de
l'ambition : on voudra alors non pas être un lieu de centralisation de
contenus, mais un média, une marque, un lieu de débat, attractif et
susceptible de grandir vite et bien.
Je sais, les auteurs sont bénévoles. Je
sais, les journalistes qui participent à LMC vont revendiquer le droit,
voire le besoin, d'utiliser leurs blogs pour compiler leurs diverses
productions. Ce
qui ne pourrait pas les (nous) empêcher, sur leurs (nos) blogs, de
signaler
une contribution de leur part à lire sur LMC. "A lire aujourd'hui sur
LMC : l'avenir de la presse quotidienne en question, par moi-même" :-).
Il y a une dynamique d'équipe sympa dans
LMC, ça pourrait être le moment de se dire tous ensemble qu'on a envie
d'en faire quelque chose de grand et beau et qu'on lui réserve nos plus
beaux billets.
Voilà où j'en suis de mes réflexions sur Le Monde Citoyen. J'y ai publié hier un deuxième billet qui sera repris sur ce blog "prochainement". Rendez-vous dans un petit mois.
11 septembre 2006
De retour
Vous en avez assez des rediffusions ? Rassurez-vous, je suis rentré - après 3 semaines de congés que je nous raconterai pas.
Mais
c'était très bien. Les vacances redonnent toujours de l'allant, j'ai
donc quelques idées à la fois de forme et de fond pour ce blog. Reste à
trouver le temps nécessaire et comme la connexion maison semble se
faire des plus capriceuses... On verra bien.
Un billet de
rentrée, c'est traditionnellement l'occasion de donner des nouvelles.
Je vais bien, merci, mon blog va bien aussi. Je suis assez content du
système des rediffs qui permet à d'anciens billets de retrouver un
public. En particulier, "La laideur se vend bien" a eu de nombreux honneurs dont ceux de Rezo.net et d'Etapes. Pages vues multipliées par 7 le lendemain de sa publication.
Mais
au-delà des effets de statistiques qu'il faut relativiser, la richesse
des commentaires peut être surprenante. Il n'y a pas forcément pour
cela besoin d'en avoir beaucoup. C'est en particulier le cas sur le
billet intitulé "le marché de l'intelligence".
C'est tout pour le moment, je me sauve, je reviendrai demain avec quelques infos et réflexions sur Le Monde Citoyen, une aventure éditoriale à laquelle je participe. D'autres billets sont programmés pour rythmer la semaine.
10 septembre 2006
ENTREPRISES ET RESPONSABILITE SOCIETALE (rediff)
Post et commpentaires originaux ici.
Dans
une société dont le moral est à zéro, face aux enjeux environnementaux
ou climatiques, on peut et on doit se demander quel peut et quel doit
être le rôle des entreprises.
Alors que chaque jour des citoyens, des experts, des politiques ou même des patrons font le constat que le capitalisme devient fou, alors que la politique est de moins en moins puissante, on est tenté de voir les entreprises dans une logique de fuite en avant.
Donner du sens ?
« Fuite en avant » :
comment ne pas être tenté d’utiliser ce terme ? De l’avis
quasi-unanime, la seule préoccupation des entreprises (grandes ou
cotées) est la recherche de profit immédiat. Par l’accroissement des
parts de marché ou par la réduction des coûts. Avec les conséquences «
sociétales » (sociales et environnementales) que l’on connaît.
Est-ce vraiment de la faute des entreprises elles-mêmes, puisque le véritable pouvoir se situe dans l’actionnariat ? Peut-être pas. Mais on doit se demander : que peut-on faire pour donner plus de sens à l’activité des entreprises ?
Pour répondre, il faut s’interroger sur ce à quoi les entreprises sont sensibles : elles sont logiquement sensibles à tout ce qui peut impacter ce profit.
L'image comme moyen de pression
De plus en plus, leur image en fait partie. Il y a un mouvement de fond qui fait entrer les entreprises dans le débat public. Les médias, les politiques, les citoyens s’intéressent beaucoup plus à la vie des entreprises qu’il y a 20 ans, et continueront de le faire.
L’entreprise est donc confrontée à ce qu’on appelle le « risque d’opinion ». Et le risque d’opinion est tout à fait à même de la déstabiliser : les exemples, de Perrier à Coca-Cola, d’Air France à Total, sont nombreux. Quand les voyageurs cessent de prendre l’avion à cause des attentats contre les Twin Towers, ce n’est pas autre chose que l’enclenchement d’un mécanisme d’opinion en situation de crise.
Ce mécanisme peut « bousculer » l’entreprise, à condition qu’il se traduise en impact sur les ventes. Cela peut être une sanction du consommateur sur un produit, donc. Mais cela peut aussi être une législation restreignant les conditions de distribution du produit, par exemple.
L'utilité sociétale des entreprises
On peut
donc s’interroger autour de la notion d’utilité sociétale des
entreprises. Pour chaque entreprise, on peut faire le calcul du rapport
« bénéfices pour la société » (emploi, progrès…) qu’elles apportent,
vs. leur « impact sociétal » (impact environnemental, sanitaire ou
social). Il existe une réflexion implicite à ce sujet.
Par exemple, quand le législateur, l’an dernier, taxe lourdement les prémix pour rendre leur consommation plus difficile par les jeunes, il porte le jugement implicite que les résultats de l’activité de production des prémix pour la société sont globalement négatifs : que les emplois créés ne sont pas intéressants au regard des conséquences sanitaires en matière d’alcoolémie.
Puisque les entreprises, de toute façon, prennent une place grandissante dans le débat public, elles seront exposées à cette réflexion sur leur utilité sociétale. Un autre exemple : Le Point écrit la semaine dernière, en reprenant les bonnes feuilles de « la grande distribution, enquête sur une corruption française », bouquin de Jean Bothorel et Philippe Sassier, que certes la grande distribution est créatrice d’emploi, mais que pour un emploi créé, 5 seraient détruits dans d’autres secteurs.
Le test de sensibilité politique « okcupid ! » en ligne diffusé sur A l’heure américaine comporte une question qui est : « est-il juste selon vous que des lois de protection de l’environnement puissent supprimer des emplois ? ».
On est, au travers de ce type de considérations, au cœur de la réflexion sur le devenir de notre société. Quelle société voulons-nous ? Voulons-nous pour prendre un exemple théorique, développer l’exploitation forestière pour créer des richesses et de l’emploi, mais voir les forêts disparaître ?
Se pose donc la question d’un système de notation de l’utilité sociétale des entreprises, en mesurant leur apport global à la société à la fois en termes de bénéfices et de problèmes (*).
Un indicateur indépendant ?
Un indicateur de
cette « utilité » prendrait en compte l’emploi existant, direct et
indirect, créé et détruit, la qualité de cet emploi, la nécessité du
produit ou du service proposé (l’eau est plus indispensable que la
télé-réalité, etc.), l’impact environnemental de son activité, l’impact
sanitaire éventuel, le respect des normes, etc.
Il ne s’agit pas de noter toutes les entreprises de France, de
Navarre ou du Monde : une sélection des plus grandes serait déjà un bon
début. Ainsi, seraient publiés une fois par an, par une autorité
indépendante,
les résultats qui montreraient qui apporte le plus et le moins à la
collectivité (française ? mondiale ? les deux ?), et dans quel sens
cela évolue pour chaque entreprise.
La publication de ces résultats ferait-elle l’objet d’une couverture médiatique de nature à influencer le comportement des consommateurs et des politiques… donc celui des entreprises ? Grande question. Si la volonté politique est là, la réponse sera oui.
Et si les consommateurs jouent le jeu et « sanctionnent » ou « favorisent » une entreprise selon ses résultats, si les politiques prennent des décisions incitatives ou décourageant la consommation du produit d’une entreprise, ce serait le cas. Il pourrait même influencer les marchés financiers. Et en retour, l’attitude des entreprises elles-mêmes. Dans une logique de « progrès » véritable.
Nous entrerons bientôt dans le débat pour 2007. C’est l’occasion d’apporter des idées, chacun à notre niveau. Cette idée d’indicateur n’est pas complètement nouvelle (*), et n’est pas encore une réalité. Mais va dans le sens de l’histoire : puisque, une nouvelle fois, les entreprises sont et seront « jugées » implicitement dans le débat public, pourquoi ne pas les juger explicitement ?
Et pour elles, il ne s’agit pas que de risque, mais aussi d’opportunité.
* Il existe bien un système de notation en Europe, proposé par Vigeo, la société de Nicole Notat. Cette démarche est intéressante en soi : elle confère aux entreprises une note de 4 (« pionnier ») à 0 (« non concerné ») en matière de responsabilité sociale. Mais le problème est que j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé les résultats concernant les entreprises mais seulement l’évolution de l’indice qui réunit les 120 meilleures performances des titres DJ Euro Stoxx. Il existe aussi un classement réalisé par le journal américain Fortune, « the World’s Most Admired Companies ». Mais comme son nom l’indique, il s’agit plus de promouvoir que de se placer d’un véritable point de vue sociétal.
