Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

25 octobre 2006

Le mot du jour

" (...) Si une économie libérale est plus efficace, y compris pour les plus pauvres (parce qu'elle crée davantage de richesses et d'emplois), qu'une économie administrée, la vraie politique de gauche, c'est la plus libérale. Je ne suis pas économiste, mais il faudrait se demander dans lequel des pays d'Europe de l'Ouest la condition des pauvres s'est améliorée depuis trente ans. En France ? En Angleterre ? En Irlande ? En Espagne ? Au Danemark ? Quand j'écoute les économistes, je crains que ce ne soit pas en France... Si Tony Blair a davantage réussi à améliorer la situation des pauvres en Angleterre que Jospin en France, il faut en conclure que, que une politique plus libérale que Jospin, il a pourtant été mieux un homme de gauche. Peut-être pas plus à gauche, mais mieux à gauche (...)"

"Comme l'a dit un jour Rocard avec son honnêteté habituelle (...) : 'ayons l'honnêteté de reconnaître que nos adversaires ont gagné' ; et pas seulement de fait, parce que l'URSS a disparu, mais gagné intellectuellement, parce qu'il n'y a plus d'alternative crédible au capitalisme. Ce n'est pas une raison pour renoncer à la politique ! L'Etat n'est pas très bon pour créer de la richesse : le marché fait plus et mieux. mais le marché est incapable de créer de la justice : seul l'Etat a une chance d'y parvenir. Il faut donc les deux, Etat et marché, et au fond c'est ce que signifie la social-démocratie, dans sa version libérale. C'est le courant, aujourd'hui, dans lequel je me reconnais."

"La droite a gagné intellectuellement ou économiquement. Plus personne, chez les gens compétents, ne veut nationaliser quoi que ce soit, sauf circonstances exceptionnelles. plus personne ne croit que le productivisme puisse être une issue à nos problèmes économiques et sociaux. Mais la gauche a gagné moralement. Toutes les valeurs morales, aujourd'hui, sont des valeurs de gauche : la justice, la solidarité, le générosité, la protection des plus faibles... La France essaie de trouver un compromis entre les deux, d'autant plus difficile que la gauche n'a jamais reconnu la victoire intellectuelle de la droite. En 1995, le mensonge était surtout à droite (...) depuis plusieurs années, le mensonge est surtout à gauche. Sarkozy est un homme de droite, qui dit vraiment ce qu'il pense. Je ne suis pas certain que Strauss-Kahn ou Fabius en fassent autant... (...)"


Extraits de la réponse d'André Comte-Sponville à la question "Politiquement, où-vous situez vous aujourd'hui ?", dans un entretien paru dans le n°10 de la revue Médias.

Posté par adam kesher à 13:16 - 6. le mot du jour - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Beaucoup de conneries là-dedans (pourquoi la nationalisation serait-elle obligatoirement de gauche ? Et de Gaulle, alors ?), et au moins une erreur grossière : sur Blair et les pauvres. Comte-Sponville devrait moins lire "L'express", et plus les statistiques officielles.

Posté par Anonyme, 25 octobre 2006 à 15:55

De Gaulle de doite?

@Anonyme : Je ne sais pas si on peut qualifier de gouvernement de droite celui du De Gaulle des nationalisations. Avec 5 ministres communistes dans ce gouvernement au moment des dites nationalisations on ne peut pas vraiment dire qu'il était de droite.De toute façon, et ce n'est pas Adam qui va me contredire, la notion de droite et de gauche est largement dépassée.

Posté par Dang, 26 octobre 2006 à 11:33

Beaucoup de conneries peut-être, mais surtout une bonne base de discussion me semble-t-il...

Sur la question de l'économie libérale qui est peut-être meilleure pour les couches les plus défavorisées : je ne suis pas en désaccord avec ACS sur le principe : c'est pas parce que ça passe par le marché que c'est en principe mauvais pour tout le monde. Mais la où je suis gêné par le marché, c'est la tournure que le marché prend. Sur le principe, on soumet au marché des secteurs qui n'ont aucune raison d'y être soumis. Et de façon pragmatique : le capitalisme génère trop d'inégalités.

Ce sont ces inégalités qui sont insupportables, même si la situation des pauvres s'améliore. Avec le marché on oublie le rôle de la cohésion sociale. Quand les inégalités atteignent un certain niveau, la société se disloque.

Quand ACS se dit social-démocrate, il me semble qu'il en arrive à cette conclusion parce qu'il est historiquement de gauche. Il pourrait tenir exactement le même discours, en étant historiquement de droite : il en arriverait à la conclusion qu'il est au centre-droit parce que le marché est nécessaire et n'empêche pas de défendre des valeurs humanistes.

Les clivages sont largement dépassés comme le dit Dang, et je ne sais toujours pas s'il faut admettre qu'ils sont dépassés et cesser de se définir les uns les autres comme étant à gauche ou à droite ; ou bien réinventer ces clivages.

J'aime beaucoup l'analyse d'ACS sur la victoire morale de la gauche alors que la droite a gagné économiquement. C'est aussi pour cette raison que les clivages sont aussi flous. Il y a une certaine schizophrénie.

Après tout, la gauche est libérale en matière morale et interventionniste en matière économique ; la droite est interventionniste en matière morale et libérale en matière économique. Est-ce que tout ça est bien cohérent ?

Le vrai clivage ne devrait-il pas s'organiser autour d'un vrai libéralisme (moral ET économique) d'une part, et d'un vrai régulationnisme (moral ET économique) d'autre part ?

Posté par Adam Kesher, 26 octobre 2006 à 17:56

"la gauche est libérale en matière morale et interventionniste en matière économique ; la droite est interventionniste en matière morale et libérale en matière économique."

Contestable. La droite est selon beaucoup de critères plus interventionniste que la gauche : plus de dépenses publiques, et un goût prononcé pour la politique industrielle et l'autoritarisme en matière économique. La plus forte hausse d'impôts française en temps de paix a été faite par Juppé; la dépense publique en proportion du PIB a augmenté depuis 2002.

Quant à la gauche, son libéralisme moral est lui aussi très discutable : il passe assez peu par la tolérance et beaucoup par la multiplication de "droits à" qui place les individus dans des cases administratives. Par ailleurs, si la gauche peut être tolérante envers certains comportements (l'homosexualité, la consommation de cannabis par exemple) elle l'est beaucoup moins pour d'autres comportements (la chasse, la consommation de junk food, la prostitution). Ce n'est pas du libéralisme moral : c'est une morale contraignante différente de celle de la droite.

Sur ACS, j'aimerai qu'on m'explique en quoi "la justice, la solidarité, le générosité, la protection des plus faibles" sont des valeurs spécifiquement "de gauche". On pourrait réécrire exactement la même phrase en mettant "chrétiennes" à la place de "de gauche". Et quel parti, quel camp, se présente comme hostile à ces valeurs? le clivage droite-gauche se place dans la signification qu'on leur donne beaucoup plus que dans cet inventaire.

Le problème du monde contemporain, c'est que la réalité est complexe et se prête mal aux grands systèmes et aux grandes idéologies. Cela s'accorde mal avec une définition simple des clivages politiques genre "gauche interventionniste, droite libérale". Cela n'empêche pas que le clivage existe entre droite et gauche, les priorités, les choix moraux, aussi. Simplement, les différences ne peuvent plus s'écrire en une phrase.

Posté par a.delaigue, 26 octobre 2006 à 23:46

Alexandre : je suis en fait assez largement d'accord avec toi. Tu poses notamment le problème du décalage entre la théorie et la pratique.

Cette définition libéralisme / interventionnisme reflète en fait la conception théorique que je me fais de la gauche et de la droite. Conception qui est le résultat d'une construction intellectuelle personnelle et qui ne tient par exemple pas compte du fait que la droite en France a une tradition d'Etat fort...

Je ne retrouve pas dans cette définition théorique les politiques publiques de la gauche (qui gouverne à droite) et de la droite (qui se rêve à gauche). Je suis complètement d'accord pour dire que les valeurs revendiquées par le gauche et par la chrétienté sont très communes, ce qui ajoute à la confusion.

A l'arrivée, je suis bien embêté qu'on ne puisse écrire les différences en une phrase, car j'y vois une incohérence assez profonde.

Soit les concepts de gauche et de droite sont des réalités politiques et intellectuelles, et il y a lieu de voir gauche et droite se déchirer sur les politiques à conduire.

Soit les différences sont ténues et la responsabilité des politiques exigerait qu'ils assument que les différences sont fines et qu'ils travaillent les uns avec les autres, et non les uns contre les autres...

J'en reviens donc à ma question, faut-il dépasser les clivages ou les réinventer ?

Posté par Adam Kesher, 30 octobre 2006 à 20:40

ROCARD

Tiens, une citation de Rocard extraite du bouquin d'entretien avec Bolkestein, que je suis en train de lire, qui apporte du grain à moudre sur la conception du libéralisme :

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"Nous vivons en France sur un très grand malentendu(...). Pour moi, le libéralisme est une forme d'organisation sociale en même temps qu'une méthode de travail politique, méthode qui a la recherche et le renforcement de la liberté comme clé permanente de son action. Les grands fondateurs du libéralisme, au XVIIIème et XIXème siècle, s'appellent François Quesnay, Adam Smith, David Ricardo.

Aucun de ces fondateurs n'a jamais nié que la liberté s'exerce dans le cadre des lois qui la réglementent, comme le dit la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, et la délimitation de ce qui nuit à autrui a besoin de règles pour que la violation de ce droit soit sanctionnée.

La liberté d'expression, de pensée, de se syndiquer, de s'associer est totale, mais non celle de cambrioler, de tuer, etc., toutes choses qui doivent être interdites par la règle. Dans le champ de l'organisation civique ou politique, non seulement il est admis que la liberté a besoin de règles, mais aussi que s'il n'y a plus de règles, le monde devient plus sauvage et davantage libre.

A ce titre, je suis un libéral, et tout le mouvement social-démocrate du XIXème siècle fut à la pointe du mouvement libéral. Le suffrage universel, la liberté de penser, la liberté d'expression et d'impression, la liberté du choix du conjoint dans le mariage, ont été assurés par ces combats (...) Libéral, le socialisme l'a toujours été. (...)

Quand on passe dans le champ économique, l'escroquerie intellectuelle propre au discours dominant contemporain est que la liberté ne peut avoir de règles ou bien que toute tentative pour réguler le marché est une entrave à la liberté économique. L'ultralibéralisme, c'est la négation de l'idée que c'est à la loi qu'il appartient de définir les bornes et les conditions d'exercice de la liberté (...)

Dans ce combat, où je suis un libéral qui combat pour le libéralisme, j'ai besoin de définir ceux pour qui l'absence de règles sur le marché est la nécessité de l'économie aujourd'hui. Il s'agit des adeptes de la théorie monétariste, proposée par l'Américain Milton Friedman. cette théorie a recueilli quinze prix nobel d'économie. Mais il faut remarquer que depuis dix ans, le jury a cessé de couronner des ultralibéraux pour récompenser des économistes comme Amartya sen ou Joseph E. Stiglitz entre autres.

Cette théorie monétariste, selon laquelle l'équilibre créé par les marchés est optimal et toute intervention publique, eût-elle pour intention de corriger des aspects sociaux néfastes, ne peut que le détériorer, s'applique non seulement à la production de biens et de services, mais aussi à l'Education nationale ou à la santé (...)

Je fais une vraie différence entre cette théorie maximaliste et les authentiques libéraux qui ont disparu dans l'affaire, tels Keynes et surtout Adam Smith, combattant la fraude et défendant des réglementations commerciales attentives et équitables. D'ailleurs, Adam Smith était autant un moraliste qu'un économiste (...)

Les mots comptent : le refus des règles dans le jeu économique, ce n'est pas du libéralisme, c'est de l'ultra-libéralisme ou du monétarisme."

Posté par Adam Kesher, 30 octobre 2006 à 20:59

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