Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

27 octobre 2006

LES VOIES DE L'OPINION SONT-ELLES IMPENETRABLES ?

Tiens, j'ai écrit un commentaire d'une grande intelligence chez Koz, et comme il n'y a pas de raison, je vais le republier ici, les coquilles en moins.

Contexte. Koz fait l'hypothèse suivante : Sarkozy et Royal occupent l'espace médiatique à coups de "pavés dans la mare". Le pavé dans la mare, c'est le jury populaire, c'est la prise de position sur la magistrature.

Extrait :

La stratégie a un triple effet positif :

1. Par sa formulation excessive, consciemment excessive, elle est entendue par les électeurs, même les moins attentifs. Le signal passe : “je suis à vos côtés“.

2. L’intelligentsia s’agite et sert de repoussoir. C’est Ségolène Royal qui déclare, dans un enchaînement dont la logique m’échappe encore que la réaction à son “J’ai l’opinion des français” témoigne du fossé entre le peuple et une certaine élite. C’est Nicolas Sarkozy qui déclare que ses juges, ce sont les français. Et puis c’est Julien Dray ce matin sur RTL qui use de cet argument classique : “parce que ce qui m’étonne dans le débat depuis quelques jours, c’est que tout d’un coup, on a peur du jugement populaire“. Eh oui, si les “élites” s’opposent, c’est parce qu’elles ont “peur du peuple“. Et la stratégie s’appuie sur l’effet créé : par sa formulation volontaire à l’emporte-pièce, la proposition suscite nécessairement la critique des “élites“, critique dont profite celui ou celle qui a émis la proposition initiale.

3. Autre effet positif : parce que la proposition est formulée de façon excessive, son auteur ou ses soutiens est invitée dans tous les médias pour venir “préciser sa pensée“. Et, dans ce cas, généralement, toutes les atténuations sont de mises. Et c’est ainsi que le “jury populaire” redevient, peu ou prou, un sympathique conseil de quartier : lire à cet égard le regard d’Apathie du l’interview de Julien Dray. Au lieu de présenter une pensée précisée d’emblée, ce n’est qu’ensuite que l’on vient préciser la pensée brute.


Voilà ce que j'en dis pour ma part :

Je suis assez d'accord avec le phénomène que tu décris : j'occupe le terrain, je me fais rentrer dedans par ceux qui incarnent le conservatisme, ce qui renforce ma position. On finit par voter Royal ou Sarkozy non pas parce qu'on est pour eux, mais parce qu'on est contre ceux qui sont contre.

Ajoutons que cette posture de victime pour Royal ou Sarkozy peut ne pas déplaire à l'opinion qui a toujours une sympathie pour celui qui est isolé. Ce n'est pas exactement le phénomène "petit poucet" puisqu'ils incarnent malgré tout les grands partis politiques, mais il y a un peu de ça.

On peut se demander si face à ce type de stratégie, il faut répondre ou pas. Comme on peut se demander si on fait plus la promo de Le Pen en l'ignorant ou en lui donnant la parole. C'est un débat intranchable. Le Pen a toujours progressé en étant mis à l'écart de la vie politique. Mais a-t-il progressé parce qu'il était à l'écart de la vie politique ? On parle de sa stratégie de silence volontaire... Et si c'est le cas, faut-il alors lui donner la parole ? Ne peut-on pas faire l'hypothèse inverse, c'est à dire que Le Pen progresserait encore plus si on lui offrait une vraie "part de voix" dans la vie publique ?

J'ai plutôt tendance à considérer que la meilleure stratégie pour lutter contre une idée consiste à l'ignorer. Royal et Sarkozy, eux, ont compris que leur intérêt résidait dans l'occupation permanente du terrain. Le fond importe moins que la présence continue, car c'est cette présence continue qui permet d'installer, progressivement, sournoisement mais implacablement, l'idée que l'élection ne pourra pas se faire sans eux.

Je disais hier à Guillermo qu'en écrivant qu'il se retrouverait peut-être à voter Royal, il démissionnait déjà de son combat DSKiste. Nous participons tous, en général de façon inconsciente, à fabriquer le mythe Royal / Sarkozy. A partir du moment où nous parlons d'eux, où les médias parlent d'eux, cela les rend indispensables.

De nombreux détails trahissent cet inconscient collectif : par exemple, l'autre soir dans l'émission de Denisot, une question posée à l'un des invités dans l'espèce de cabine était "pourquoi Ségolène met-elle des vestes blanches ?" Cette question, anecdotique, n'avait rien à voir avec le sujet ou avec l'invité. cette question n'apporte rien en soi, sauf qu'elle envoie un message  involontaire aux téléspectateurs : "Ségolène est incontournable".

En étant le reflet d'une réalité supposée (la popularité de Royal), les blogs et les médias accentuent cette réalité. Pour elle, c'est un cercle vertueux. Alors qu'on ne sait pas très bien comment cette réalité s'est installée : à mon sens, parce qu'un sondage, un beau jour, a dit que les Français aimaient bien Royal. Peu importe les conditions dans lesquelles le sondage a été conduit, peu importe la force de la conviction des sondés quand ils répondent à la question, peu importe leur nombre et leur représentativité : si le sondage l'a dit, c'est que c'est vrai.

Mais l'opinion reste impénétrable et n'aime rien tant que défaire ce qu'elle a fait. Cette élection, à un moment ou à un autre, cherchera sa surprise, et je suis pour ma part persuadé que les électeurs auront, bien que marqués dans leur inconscient par la construction de cette bulle "Royal / Sarkozy", très envie de défaire le scénario s'il semble devenir trop évident. Autrement dit, plus les médias présenteront le scénario SarkoSégo comme incontournable, plus il y aura de chances pour qu'il n'ait pas lieu. Et c'est là que Le Pen, Bayrou ou un autre troisième homme, auront une carte à jouer.

Dernier point : avec ce commentaire qui n'envisage pas que  Royal ne soit pas la candidate socialiste, je participe en toute bonne conscience (pour ma part) à affaiblir DSK et Fabius. Aussi ne perdons pas une occasion de le dire : faites comme Koz, votez DSK !

Posté par adam kesher à 08:00 - 3. société - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


« Accueil  1