30 octobre 2006
Faim et fin d'un monde
"Faim d'un monde" était l'un de mes blogs préférés, un de ceux qui m'a le plus fait réfléchir. Il était linké ici à gauche, dans la catégories "pardon aux autres...". Laurent a préféré le fermer la semaine dernière.
Laurent a eu, me semble-t-il, un rapport passionnel avec la blogosphère, tour à tour enthousiaste et désabusé. Idéaliste ? Il en attendait peut-être trop. Après s'être mis en sommeil pour des raisons avant tout professionnelles, il était revenu l'espace de quelques semaines en septembre et octobre, et nous avait gratifié de quelques brillantes réflexions, inventives, souvent drôles et toujours écrites avec une plume géniale.
Laurent avait réussi à provoquer l'une des discussions les plus profondes qui, de mon point de vue, ait eu lieu dans la blogosphère, au sujet des blogs eux-mêmes, en décembre dernier. Loin de l'enthousiasme et du consensus général, il nous avait livré en deux épisodes ce "Premier bilan" désabusé et avait été à l'origine d'une sérieuse remise en question du BAK.
Arnaque à la démocratie, règne du superficiel, obligation d'immédiateté : Laurent faisait l'amer constat que le blog ne permet pas de construire, d'approfondir, de prendre le temps. Le temps de ces deux notes, certains blogueurs s'étaient arrêtés, prenant enfin le temps, se lisant tous les uns les autres, se répondant vraiment, le temps d'une discussion longue, complexe et formidable.
Cette réflexion, désormais reléguée au cimetière du web, est plus que jamais d'actualité. Voici quelques extraits de ce que me dit aujourd'hui Laurent par e-mail :
"Ce qui, initialement, pouvait augurer de belles surprises, a évolué vers des rapports de plus en plus prévisibles et normés. La mariée était trop belle. Il me semble que naguère, d'autres ont été déçus par l'évolution des "radios libres". Assistons-nous au même phénomène ?"
"On assiste à une sorte d'accumulation (Nico d'ailleurs a parlé "d'empilement" dans les commentaires de Premier bilan) de stratification ; un billet effaçant le précédent sans souci, si je puis dire, de son importance. Je suis vraiment saisi (et même
effrayé) par la capacité d'oubli du phénomène de publication blog, que l'on retrouve d'ailleurs dans la presse."
"Le blog me fait penser à une sorte de moloch qu'il faut à tout prix nourrir d'actualité et d'impressions (de son actualité, de ses impressions lorsqu'il est intime), et je me demande si, au fond, la grande prêtresse n'est pas la société hyper médiatisée."
"A la fois partout et nulle part, intime et extime, on en vient à le livrer, presque malgré lui - malgré soi - à cette grande prêtresse médiatique, jamais repue d'information et de sensations. D'où mon sentiment que le blog ne peut pas continuer ainsi. En tout cas, pas d'un point de vue humain, avec la forme écrite qui réclame, si je puis dire, de l'attention et du respect, après avoir demandé l'effort de sa part intime. Il y a comme une brisure dans notre époque, il y a bien un avant et un après Web 2.0. Cette fameuse part intime, pourtant fondatrice du rêve bloguien, me paraît laminée. "Sois sympathique (forcément) ou hystérique (c'est rigolo) mais sois toujours communicatif. Ou tais-toi" semble dire la charte (non écrite) du blog."
"Nous y voilà : le blog exige d'être communiquant, quel que soit le propos du blogueur : c'est la même règle pour tous. Sinon, point de salut. Il ne suffit pas de savoir faire, il faut le faire-savoir. Sinon le blog est moribond. Ce propos paraîtra évidemment vieux jeu à plus d'un blogueur pour lequel justement c'est souvent l'inverse. "Tu n'as rien à dire ? fais des liens !" semble encore dire la blogosphère. "Le principal, c'est que tu parles, que tu com-mu-ni-ques, que tu com-mu-nies."
"je suis convaincu que l'écrit réclame, sur un plan affectif et intellectuel, d'être lu. Du jour où les blogueurs qui rédigent des
billets "travaillés" auront le sentiment que leurs efforts sont vains, du jour où la "ville-lumière internet" ne les émerveillera plus, ils abandonneront... l'écrit. Bien sûr, j'exagère, ils trouveront toujours des lecteurs eux aussi de qualité pour les lire. Il n'empêche que, dans son immense majorité, la blogosphère menace d'en faire une espèce antédiluvienne, bonne à servir d'alibi aux discoureurs de la démocratie électronique. Epuisement de l'écrit... Défaite de la pensée ?"
"A partir de là, le blog ne servira-t-il plus qu'à alimenter de simples conversations électroniques autour de "centres d'intérêts" et de bobos existentiels ? Nous voici dans ce que j'appellerais l'internet-médecin, pour âmes en peine, âmes en friche ; individus réduits à ne pouvoir se consoler autrement que sur écran.Ou bien encore, la blogosphère sera-t-elle la porte d'entrée de la "télévision libre" à base de podcasts et de délires potaches ? On sait aussi ce que les radios libres ont donné après NRJ...Ou bien encore ce qu'elle est déjà, c'est-à-dire tout cela à la fois : soupe électronique (mais pas primordiale) de chroniques intelligentes, de confessions intimes, de blagues à deux balles que côtoient (et parfois dominent, il faut bien qu'il y ait tout de même un peu de justice) les blogs vraiment talentueux, qui eux naviguent à vue."
Est-ce dès lors une suprise que Laurent annonce qu'il ressent le besoin de se recentrer sur les livres ?
