Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

31 octobre 2006

« L’INFLUENCE » DES BLOGS : CHANGER LE REGARD


J’ai été assez calme récemment, tout ça méritait bien un nouveau billet fleuve. Rassurez-vous, je vous y parle de vous. Car à force, vous l’aurez remarqué, je suis un peu obsédé par la difficile question de l’influence des blogs.

D’abord parce que c’est une question nouvelle et inexplorée, et qu’au XXIème siècle on a pas beaucoup d’occasions de réfléchir à un sujet auquel personne n’a pensé avant nous.
Ensuite parce qu’on constate souvent une certaine naïveté dans la blogosphère, consistant à considérer que ça y est, les blogs vont changer le monde, et que ça donne envie de calmer les ardeurs.
Enfin parce que ce qui se passe sur le net est tout simplement passionnant en matière de « mouvements d’opinions ».


L’étude Edelman / Technorati

Maintenant que je me suis justifié, je peux attaquer. L’influence des blogs est un sujet qui vient d’être assez abondamment traité dans la blogosphère elle-même, notamment en raison de cette pauvre étude Edelman / Technorati (1).

C’est assez marrant de voir comment il suffit de faire une conférence de presse en disant « on a une étude » pour que la presse embraie. Et si la presse embraie, c’est bien connu, les blogueurs embraient. L’étude Edelman / Technorati a donc connu son petit moment d’actualité.

Mais franchement, qu’est-ce que cette étude apporte par rapport à d’autres classements des blogs ? Celui de bonvote me semble, certes intuitivement, mais assez franchement, mieux fait ; même si l’un porte sur tous les blogs et l’autre sur les blogs politisés (ce qui a le mérite de proposer un minimum de cohérence dans l'objet étudié). Et puis, il y a aussi par exemple ce classement-là. Alors, pourquoi s’affoler sur l’étude le classement Edelman / Technorati ? A cause de la conférence de presse, pardi !


Le regard du blogueur sur son influence propre

Donc, la publication d’une étude, puis d’articles de presse, puis de billets de blogs, assez axés sur le concept d’influence. Un terme qui, au passage, fait l’unanimité contre lui.

On a grosso modo trois sensibilités possibles du blogueur par rapport à son "influence" :
-    « on essaie, on espère » (à la Koz)
-    « on ne change rien » (à la Guillermo)
-    « on s’en fout » (à la Christophe Ginisty)

Notons que le « on s’en fout » ne s’inscrit pas nécessairement dans la famille du « on ne change rien ». On ne sait pas si c’est un « on est influent mais on s’en fout » ou un « on n’est pas influent et on s’en fout ».

Comme se le demande Jules de What’s Next, il faut en revenir à la définition de l’influence.
Guillermo dans le titre de son billet parle de "pouvoir de conviction". Stéphane Guerry propose : « un vrai pouvoir de changer au moins les représentations de ses lecteurs ou auditeurs (à défaut d’en changer directement les opinions) ». C’est pas mal.

Dans un commentaire chez Jules, je me suis permis la définition suivante : « la capacité à diffuser une idée qu'un public saura s'approprier alors que cette idée n'était pas la sienne au départ ». C’est un peu moins joli. Mais grosso modo, on va dire que c’est changer le regard.

Cette définition fait interagir deux notions : le blogueur et son public.


Qu’est-ce qui met le blogueur en position d’être influent ?

La prose habituelle se focalise sur le blogueur, et généralement sur des notions très quantitatives : son audience. Son autorité. Sa régularité. Certes, tout cela peut aider. Mais je serais tenté de dire que ce sont des notions qualitatives, donc subjectives, qui conditionnent le mieux l’influence : la qualité. L’originalité. La séduction.
(Lire Alav à ce sujet)

A la suite de ce que je viens de poster sur Faim d’un monde, on ne va pas dire que qualité, originalité et séduction garantissent audience et autorité. Mais elles permettent mieux de toucher les publics qui comptent.

Car c’est là que réside réellement la capacité d’influence : la capacité à laisser une empreinte (digitale) dans l’esprit de celui ou de celle qui passe par là et qui peut faire quelque chose de cette information, de cette opinion ou de cette proposition.

DSK, lors du premier débat de la première audition des candidats socialistes, mentionne l’idée des nouvelles villes moyennes à la campagne. On peut assez sérieusement faire l’hypothèse que l’idée a été puisée par les conseillers de DSK chez José Ferré qui l’avait déjà proposée quelques mois plus tôt. Et ça, pour le coup, c'est de l'influence.

Cette idée n’avait pourtant pas eu plus d’influence qu’un pet au sein de la blogosphère – on en revient au concept de la bouteille à la mer cher à Adorno et Laurent. Il suffit donc d'un visiteur avisé et influent pour devenir soi-même influent. L'audience n'est pas une condition sine qua non de l'influence.

Il faut ainsi distinguer l'influence sur la représentation (changer le regard) et l'influence sur l'action (cf. José / DSK). Dans le premier cas, le blogueur qui se veut influent à intérêt à viser une clientèle large et molle (voir plus loin) ; dans le second cas, il a intérêt à viser une clientèle ciblée, avisée et possédant un pouvoir de décision ou d'accès aux médias de masse : les politiques.


L’influence dépend surtout du public… mais que sait-on des lecteurs  de blogs ?

Le public, justement. C'est donc de lui que dépend l'influence. On peut même aller jusqu’à dire que la capacité d’influence d’un blogueur dépend de sa capacité à réunir autour de lui un public influençable. Mais les lecteurs de blogs sont-ils influençables ?

Pour le savoir, il faut se demander ce qu’on sait des lecteurs de blogs. Typologie.

1. Il y a les lecteurs qui commentent. Et là, on le voit tout de suite, ce sont à 90% des blogueurs. Or, qu’ont de particulier les blogueurs ? Le fait d’avoir un certain nombre d’opinions qu’ils entendent bien diffuser autour d’eux. Quand on se décide à bloguer, c’est quand même en général davantage parce qu’on pense avoir des choses à dire que parce qu’on pense avoir des choses à apprendre.

Il est assez raisonnable de dire que la très grande majorité des blogueurs a ses opinions toutes faites sur la plupart des sujets de discussion ; la discussion pouvant faire évoluer certaines opinions à la marge, mais pas de façon fondamentale.

Conclusion, ce n’est pas cette catégorie 1 qu’on va beaucoup influencer. Comme le dit Guillermo, « nous n'écoutons que rarement les autres, et personnellement je dois reconnaître que je n'écoute presque jamais ceux qui ne sont pas d'accord avec moi ; par contre j'adore rechercher dans mes lectures l'expression de mes opinions, partagées par d'autres qui pensent comme moi, et bien souvent mieux formulées ».

2. Il y a une énorme frange de lecteurs qui arrive via moteur de recherche pour environ 1/10ème de seconde, en quête de sites pornos ou après une association de mots clé qui n’ont rien à voir avec le résultat proposé par Google. Conclusion : la catégorie 2 n’a aucun intérêt.

3. Il reste les vrais lecteurs qui ne commentent pas. C’est là que réside l’inconnue. Nous n’avons ni une bonne idée de leur nombre (en valeur ou en proportion des lecteurs d’un blog), ni de leur influençabilité.

Mais comme disait
Frednetick sur Radical Chic : "Qui aujourd'hui peut dire qu'il dispose d'une info suffisamment pertinente et objective ? Lire des posts qui traitent d'un même sujet sur deux blogs et défendant deux conceptions différentes, c'est aussi se donner les moyens de modifier sa propre opinion basée sur une info tronquée ou orientée..."

Conclusion : un certaine influence est peut-être possible auprès d’une partie de nos lectorats que l’on connaît mal.

Autrement dit, ça fait beaucoup de précautions avant de pouvoir se définir comme influent. Mais ça peut justifier de jouer le coup (Koz va nous dire que "ce qui compte c'est d'avoir été là"), et c’est ça qui est passionnant à mon sens : on est en train de découvrir, d’explorer des nouveaux territoires. Je continue à penser comme ici que les blogs français n’ont rien montré de fondamentalement influent jusqu’à aujourd’hui, mais le cap de la présidentielle sera fatidique pour confirmer ou infirmer.


Le public des blogs « non politisés » n’est-il pas plus influençable ?

On peut aussi envisager la question sous l’angle de la nature du public concerné : politisé ou pas très politisé. J’ai à ce titre une théorie absolument effrayante : celle que Loïc Le Meur serait bel et bien, comme dans le classement de bonvote, le blogueur politique le plus influent (sachant qu’il n’est déjà pas loin d’être le plus fluent, avec ses runs et ses disclosures).

Pourquoi ?

Parce que le public de Le Meur n’est pas a priori en recherche d’information ou de débat politique. La ligne éditoriale de Le Meur a essentiellement consisté à décrire les nouveaux usages du Net (et à parler de lui-même) pendant un temps assez long, avant de commencer progressivement à glisser vers les sujets politiques.

Parce que son lectorat n'est pas un lectorat très politisé, il est peut-être plus influençable que celui des blogs plus spécialisés, où l'on ne parle QUE de politique. Autrement dit, quand Le Meur dit "je vote Sarko parce que c'est le candidat des entrepreneurs", ses lecteurs qui ne sont pas venus pour ça au départ reçoivent le message. Une bonne partie des commentaires sur cette annonce a d’ailleurs été assez favorable.

C'est la vulgarisation de la politique : on mélange les genres pour capter une audience peu politisée et plus influençable, mais dont les votes comptent autant. Si vous voulez être influent en politique, faites du Le Meur : commencez par fidéliser un public assez divers, puis parlez-leur de politique.

Une petite note d'espoir : je ne donne pas cher de la crédibilité de Loïc Le Meur dans la blogosphère dans quelques mois. L'émergence de l'excellentissime Loïque Jemeur, les annonces pour la SNCF qui l'auto-décrédibilisent et le cassage de plus en plus systématique de LLM par des blogueurs sont des bons signaux.


La question de la mesure de l’influence

Comment mesurer cette influence ? Nombreux sont ceux qui veulent quantifier l’influence alors que la notion est à la fois qualitative, subjective et rétroactive. Si un classement croise des données quanti comme le nombre de liens entrants, le nombre de commentaires, la régularité de l’écriture… Soit. J’ai de grandes réserves sur la quantification de l’influence, mais deux idées sur la moins mauvaise façon de le faire :

- interroger un panel de blogueurs pour leur demander qui les influence et pourquoi (mais il faut se donner la peine de le faire...)

- ne pas se contenter des liens entrants mais établir un indice qui prenne en compte l’autorité des liens entrants (à vrai dire, j’hallucine que l’étude Edelman / Technorati n’ait pris que le « premier niveau » de liens entrants).

La question me paraît d’autant plus épineuse que l’influence ne se mesure réellement (et encore) qu’a posteriori (2). Et elle est plus facile à estimer quand on voit émerger ou se propager dans l’opinion une idée nouvelle ou minoritaire, promue par le blog X ou Y au départ. D’où l’idée que les blogs gagneront leurs lettres de noblesse en étant force de proposition.

Dans la fameuse vidéo montrant Bourdieu tailler un serre-tête à Ségolène Royal, le sociologue commence à répondre à la question de Pierre Carles « pour vous qu’est-ce que c’est la gauche et la droite ? » en disant tout simplement « ben ça se voit bien, non ? ».

Finalement, je me demande si cette réponse ne vaut pas aussi pour la question « qui est influent ? ». L’influence ? Ca se voit bien...


Et le blogueur influençable dans tout ça ?

Une dernière réflexion : on parle beaucoup du « blogueur influenceur » mais pas beaucoup du « blogueur influençable ». Ce qui trahit certainement une vision descendante de l’information dans la blogosphère, alors qu’il s’agit plutôt de "conversation" et qu’il n’y a pas de raison qu’un de mes savants lecteurs ne réussisse pas à changer l’une de mes représentations, parce que je le veux bien.

Le blogueur influençable, c’est, par exemple, moi (3) : je blogue avec certaines certitudes mais aussi pour structurer ma pensée, et mes commentateurs m’y aident. En l’occurrence, je ne sais absolument pas pour qui je vais voter en avril. Avis aux influenceurs, il y a une voix à prendre. On en reparle bientôt.


En résumé : l'influence, c'est changer le regard d'une partie de son public. Cela dépend certainement du blogueur mais aussi de son public, que l'on ne sait pas analyser : impossible d'évaluer la part "influençable" de son public. Mais il suffit que le bon lecteur traîne au bon endroit et au bon moment pour devenir influent. Ce qui n'autorise pas à mesurer l'influence a priori et nous laisse avec notre subjectivité. C'est plus simple comme ça non ?



(1) A noter : je me situe ici essentiellement dans le champ du débat politique. L’opinion sur les marques, par exemple, c’est encore autre chose.

(2) Il faudrait tout simplement cesser d'utiliser le terme "influence". On pourrait très bien dire "top 50 des blogs politiques" tout court.

(3) Ne pas y voir une contradiction avec le passage plus haut qui dit « Il est assez raisonnable de dire que la très grande majorité des blogueurs a ses opinions toutes faites sur la plupart des sujets de discussion » : je ne pense pas que mon cas soit très réprésentatif de l’ensemble des blogueurs « politiques ».

Posté par adam kesher à 21:21 - 4. web - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


30 octobre 2006

Faim et fin d'un monde

"Faim d'un monde" était l'un de mes blogs préférés, un de ceux qui m'a le plus fait réfléchir. Il était linké ici à gauche, dans la catégories "pardon aux autres...". Laurent a préféré le fermer la semaine dernière.

Laurent a eu, me semble-t-il, un rapport passionnel avec la blogosphère, tour à tour enthousiaste et désabusé. Idéaliste ? Il en attendait peut-être trop. Après s'être mis en sommeil pour des raisons avant tout professionnelles, il était revenu l'espace de quelques semaines en septembre et octobre, et nous avait gratifié de quelques brillantes réflexions, inventives, souvent drôles et toujours écrites avec une plume géniale.

Laurent avait réussi à provoquer l'une des discussions les plus profondes qui, de mon point de vue, ait eu lieu dans la blogosphère, au sujet des blogs eux-mêmes, en décembre dernier. Loin de l'enthousiasme et du consensus général, il nous avait livré en deux épisodes ce "Premier bilan" désabusé et avait été à l'origine d'une sérieuse remise en question du BAK.

Arnaque à la démocratie, règne du superficiel, obligation d'immédiateté : Laurent faisait l'amer constat que le blog ne permet pas de construire, d'approfondir, de prendre le temps. Le temps de ces deux notes, certains blogueurs s'étaient arrêtés, prenant enfin le temps, se lisant tous les uns les autres, se répondant vraiment, le temps d'une discussion longue, complexe et formidable.

Cette réflexion, désormais reléguée au cimetière du web, est plus que jamais d'actualité. Voici quelques extraits de ce que me dit aujourd'hui Laurent par e-mail :


"Ce qui, initialement, pouvait augurer de belles surprises, a évolué vers des rapports de plus en plus prévisibles et normés. La mariée était trop belle. Il me semble que naguère, d'autres ont été déçus par l'évolution des "radios libres". Assistons-nous au même phénomène ?"

"On assiste à une sorte d'accumulation (Nico d'ailleurs a parlé "d'empilement" dans les commentaires de Premier bilan) de stratification ; un billet effaçant le précédent sans souci, si je puis dire, de son importance. Je suis vraiment saisi (et même
effrayé) par la capacité d'oubli du phénomène de publication blog, que l'on retrouve d'ailleurs dans la presse."

"Le blog me fait penser à une sorte de moloch qu'il faut à tout prix nourrir d'actualité et d'impressions (de son actualité, de ses impressions lorsqu'il est intime), et je me demande si, au fond, la grande prêtresse n'est pas la société hyper médiatisée."

"A la fois partout et nulle part, intime et extime, on en vient à le livrer, presque malgré lui - malgré soi -  à cette grande prêtresse médiatique, jamais repue d'information et de sensations. D'où mon sentiment que le blog ne peut pas continuer ainsi. En tout cas, pas d'un point de vue humain, avec la forme écrite qui réclame, si je puis dire, de l'attention et du respect, après avoir demandé l'effort de sa part intime. Il y a comme une brisure dans notre époque, il y a bien un avant et un après Web 2.0. Cette fameuse part intime, pourtant fondatrice du rêve bloguien, me paraît laminée. "Sois sympathique (forcément) ou hystérique (c'est rigolo) mais sois toujours communicatif. Ou tais-toi" semble dire la charte (non écrite) du blog."

"Nous y voilà : le blog exige d'être communiquant, quel que soit le propos du blogueur : c'est la même règle pour tous. Sinon, point de salut. Il ne suffit pas de savoir faire, il faut le faire-savoir. Sinon le blog est moribond. Ce propos paraîtra évidemment vieux jeu à plus d'un blogueur pour lequel justement c'est souvent l'inverse. "Tu n'as rien à dire ? fais des liens !" semble encore dire la blogosphère. "Le principal, c'est que tu parles, que tu com-mu-ni-ques, que tu com-mu-nies."

"je suis convaincu que l'écrit réclame, sur un plan affectif et intellectuel, d'être lu. Du jour où les blogueurs qui rédigent des
billets "travaillés" auront le sentiment que leurs efforts sont vains, du jour où la "ville-lumière internet" ne les émerveillera plus, ils abandonneront... l'écrit. Bien sûr, j'exagère, ils trouveront toujours des lecteurs eux aussi de qualité pour les lire. Il n'empêche que, dans son immense majorité, la blogosphère menace d'en faire une espèce antédiluvienne, bonne à servir d'alibi aux discoureurs de la démocratie électronique. Epuisement de l'écrit... Défaite de la pensée ?"

"A partir de là, le blog ne servira-t-il plus qu'à alimenter de simples  conversations électroniques autour de "centres d'intérêts" et de bobos existentiels ? Nous voici dans ce que j'appellerais l'internet-médecin, pour âmes en peine, âmes en friche ; individus réduits à ne pouvoir se consoler autrement que sur écran.Ou bien encore, la blogosphère sera-t-elle la porte d'entrée de la "télévision libre" à base de podcasts et de délires potaches ? On sait aussi ce que les radios libres ont donné après NRJ...Ou bien encore ce qu'elle est déjà, c'est-à-dire tout cela à la fois : soupe électronique (mais pas primordiale) de chroniques intelligentes, de confessions intimes, de blagues à deux balles que côtoient (et parfois dominent, il faut bien qu'il y ait tout de même un peu de justice) les blogs vraiment talentueux, qui eux naviguent à vue."



Est-ce dès lors une suprise que Laurent annonce qu'il ressent le besoin de se recentrer sur les livres ?

Posté par adam kesher à 21:44 - 4. web - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 octobre 2006

LES VOIES DE L'OPINION SONT-ELLES IMPENETRABLES ?

Tiens, j'ai écrit un commentaire d'une grande intelligence chez Koz, et comme il n'y a pas de raison, je vais le republier ici, les coquilles en moins.

Contexte. Koz fait l'hypothèse suivante : Sarkozy et Royal occupent l'espace médiatique à coups de "pavés dans la mare". Le pavé dans la mare, c'est le jury populaire, c'est la prise de position sur la magistrature.

Extrait :

La stratégie a un triple effet positif :

1. Par sa formulation excessive, consciemment excessive, elle est entendue par les électeurs, même les moins attentifs. Le signal passe : “je suis à vos côtés“.

2. L’intelligentsia s’agite et sert de repoussoir. C’est Ségolène Royal qui déclare, dans un enchaînement dont la logique m’échappe encore que la réaction à son “J’ai l’opinion des français” témoigne du fossé entre le peuple et une certaine élite. C’est Nicolas Sarkozy qui déclare que ses juges, ce sont les français. Et puis c’est Julien Dray ce matin sur RTL qui use de cet argument classique : “parce que ce qui m’étonne dans le débat depuis quelques jours, c’est que tout d’un coup, on a peur du jugement populaire“. Eh oui, si les “élites” s’opposent, c’est parce qu’elles ont “peur du peuple“. Et la stratégie s’appuie sur l’effet créé : par sa formulation volontaire à l’emporte-pièce, la proposition suscite nécessairement la critique des “élites“, critique dont profite celui ou celle qui a émis la proposition initiale.

3. Autre effet positif : parce que la proposition est formulée de façon excessive, son auteur ou ses soutiens est invitée dans tous les médias pour venir “préciser sa pensée“. Et, dans ce cas, généralement, toutes les atténuations sont de mises. Et c’est ainsi que le “jury populaire” redevient, peu ou prou, un sympathique conseil de quartier : lire à cet égard le regard d’Apathie du l’interview de Julien Dray. Au lieu de présenter une pensée précisée d’emblée, ce n’est qu’ensuite que l’on vient préciser la pensée brute.


Voilà ce que j'en dis pour ma part :

Je suis assez d'accord avec le phénomène que tu décris : j'occupe le terrain, je me fais rentrer dedans par ceux qui incarnent le conservatisme, ce qui renforce ma position. On finit par voter Royal ou Sarkozy non pas parce qu'on est pour eux, mais parce qu'on est contre ceux qui sont contre.

Ajoutons que cette posture de victime pour Royal ou Sarkozy peut ne pas déplaire à l'opinion qui a toujours une sympathie pour celui qui est isolé. Ce n'est pas exactement le phénomène "petit poucet" puisqu'ils incarnent malgré tout les grands partis politiques, mais il y a un peu de ça.

On peut se demander si face à ce type de stratégie, il faut répondre ou pas. Comme on peut se demander si on fait plus la promo de Le Pen en l'ignorant ou en lui donnant la parole. C'est un débat intranchable. Le Pen a toujours progressé en étant mis à l'écart de la vie politique. Mais a-t-il progressé parce qu'il était à l'écart de la vie politique ? On parle de sa stratégie de silence volontaire... Et si c'est le cas, faut-il alors lui donner la parole ? Ne peut-on pas faire l'hypothèse inverse, c'est à dire que Le Pen progresserait encore plus si on lui offrait une vraie "part de voix" dans la vie publique ?

J'ai plutôt tendance à considérer que la meilleure stratégie pour lutter contre une idée consiste à l'ignorer. Royal et Sarkozy, eux, ont compris que leur intérêt résidait dans l'occupation permanente du terrain. Le fond importe moins que la présence continue, car c'est cette présence continue qui permet d'installer, progressivement, sournoisement mais implacablement, l'idée que l'élection ne pourra pas se faire sans eux.

Je disais hier à Guillermo qu'en écrivant qu'il se retrouverait peut-être à voter Royal, il démissionnait déjà de son combat DSKiste. Nous participons tous, en général de façon inconsciente, à fabriquer le mythe Royal / Sarkozy. A partir du moment où nous parlons d'eux, où les médias parlent d'eux, cela les rend indispensables.

De nombreux détails trahissent cet inconscient collectif : par exemple, l'autre soir dans l'émission de Denisot, une question posée à l'un des invités dans l'espèce de cabine était "pourquoi Ségolène met-elle des vestes blanches ?" Cette question, anecdotique, n'avait rien à voir avec le sujet ou avec l'invité. cette question n'apporte rien en soi, sauf qu'elle envoie un message  involontaire aux téléspectateurs : "Ségolène est incontournable".

En étant le reflet d'une réalité supposée (la popularité de Royal), les blogs et les médias accentuent cette réalité. Pour elle, c'est un cercle vertueux. Alors qu'on ne sait pas très bien comment cette réalité s'est installée : à mon sens, parce qu'un sondage, un beau jour, a dit que les Français aimaient bien Royal. Peu importe les conditions dans lesquelles le sondage a été conduit, peu importe la force de la conviction des sondés quand ils répondent à la question, peu importe leur nombre et leur représentativité : si le sondage l'a dit, c'est que c'est vrai.

Mais l'opinion reste impénétrable et n'aime rien tant que défaire ce qu'elle a fait. Cette élection, à un moment ou à un autre, cherchera sa surprise, et je suis pour ma part persuadé que les électeurs auront, bien que marqués dans leur inconscient par la construction de cette bulle "Royal / Sarkozy", très envie de défaire le scénario s'il semble devenir trop évident. Autrement dit, plus les médias présenteront le scénario SarkoSégo comme incontournable, plus il y aura de chances pour qu'il n'ait pas lieu. Et c'est là que Le Pen, Bayrou ou un autre troisième homme, auront une carte à jouer.

Dernier point : avec ce commentaire qui n'envisage pas que  Royal ne soit pas la candidate socialiste, je participe en toute bonne conscience (pour ma part) à affaiblir DSK et Fabius. Aussi ne perdons pas une occasion de le dire : faites comme Koz, votez DSK !

Posté par adam kesher à 08:00 - 3. société - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 octobre 2006

Le mot du jour

" (...) Si une économie libérale est plus efficace, y compris pour les plus pauvres (parce qu'elle crée davantage de richesses et d'emplois), qu'une économie administrée, la vraie politique de gauche, c'est la plus libérale. Je ne suis pas économiste, mais il faudrait se demander dans lequel des pays d'Europe de l'Ouest la condition des pauvres s'est améliorée depuis trente ans. En France ? En Angleterre ? En Irlande ? En Espagne ? Au Danemark ? Quand j'écoute les économistes, je crains que ce ne soit pas en France... Si Tony Blair a davantage réussi à améliorer la situation des pauvres en Angleterre que Jospin en France, il faut en conclure que, que une politique plus libérale que Jospin, il a pourtant été mieux un homme de gauche. Peut-être pas plus à gauche, mais mieux à gauche (...)"

"Comme l'a dit un jour Rocard avec son honnêteté habituelle (...) : 'ayons l'honnêteté de reconnaître que nos adversaires ont gagné' ; et pas seulement de fait, parce que l'URSS a disparu, mais gagné intellectuellement, parce qu'il n'y a plus d'alternative crédible au capitalisme. Ce n'est pas une raison pour renoncer à la politique ! L'Etat n'est pas très bon pour créer de la richesse : le marché fait plus et mieux. mais le marché est incapable de créer de la justice : seul l'Etat a une chance d'y parvenir. Il faut donc les deux, Etat et marché, et au fond c'est ce que signifie la social-démocratie, dans sa version libérale. C'est le courant, aujourd'hui, dans lequel je me reconnais."

"La droite a gagné intellectuellement ou économiquement. Plus personne, chez les gens compétents, ne veut nationaliser quoi que ce soit, sauf circonstances exceptionnelles. plus personne ne croit que le productivisme puisse être une issue à nos problèmes économiques et sociaux. Mais la gauche a gagné moralement. Toutes les valeurs morales, aujourd'hui, sont des valeurs de gauche : la justice, la solidarité, le générosité, la protection des plus faibles... La France essaie de trouver un compromis entre les deux, d'autant plus difficile que la gauche n'a jamais reconnu la victoire intellectuelle de la droite. En 1995, le mensonge était surtout à droite (...) depuis plusieurs années, le mensonge est surtout à gauche. Sarkozy est un homme de droite, qui dit vraiment ce qu'il pense. Je ne suis pas certain que Strauss-Kahn ou Fabius en fassent autant... (...)"


Extraits de la réponse d'André Comte-Sponville à la question "Politiquement, où-vous situez vous aujourd'hui ?", dans un entretien paru dans le n°10 de la revue Médias.

Posté par adam kesher à 13:16 - 6. le mot du jour - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 octobre 2006

LES CONDITIONS DU CINQUIEME POUVOIR


Six mois avant la présidentielle. Ce qui se passe sur les blogs excite beaucoup de monde : les blogueurs bien sûr, les politiques, les veilleurs et même un peu les médias.

L'épreuve de vérité pour les blogs : certains observateurs ne sont pas très loin de penser qu'ils vont faire l'élection, d'autres regardent tout cela de loin et d'un air amusé.

Parce qu’on parle beaucoup de ce « cinquième pouvoir » des blogs, auquel Thierry Crouzet consacre son prochain bouquin, cela mérite de se poser sur les conditions pour que les blogs forment ce cinquième pouvoir.

On peut à mon avis en voir trois :

1. Les blogueurs doivent faire émerger leurs sujets propres. Ne pas se contenter de commenter la vie politique ou sociale et ce qui se dit dans les médias. Peu de blogueurs font ce travail (Thierry est un bon exemple de blogueur qui apporte ses sujets propres, il est à mon avis une sorte de chercheur en ligne).

On peut parler de « média-dépendance » pour décrire ce phénomène assez naturel comme toute. Si on ne s’en défait pas, au mieux, les blogueurs ne seront pas un cinquième pouvoir, mais un contre-contre pouvoir, apte à critiquer justement le système médiatique (ce qui serait déjà pas mal, à défaut d’être follement ambitieux).

2. Les blogueurs doivent entrer dans le fond des débats. Ne pas se contenter des petites phrases (désolé chers amis, vous êtes vraiment le pire du pire !), ne pas se s’intéresser (qu’) à la tactique politicienne mais aller dans le fond des idées, vérifier toutes les infos, éviter la précipitation, la pipolisation, prendre du recul et construire plutôt que polémiquer. Rien que ça.

Là aussi, le blogueur est tenté de verser dans le « média-mimétisme » : course à l’audience, volonté d’être le premier sur l’info, nuisent à la qualité du débat. Les blogueurs n’iront pourtant pas loin en matière de reconnaissance s’ils ne sont que des ersatz de médias, une sorte de café du commerce géant en ligne.

3. Les blogueurs peuvent et doivent aller jusqu’à proposer des idées, pour la société, pour le monde. Si des idées émergeant depuis la blogosphère font leur chemin dans le débat public, les blogs pourront alors effectivement se targuer de peser dans la société.

C’est là encore un travail trop peu fait. J’en reviens toujours à Carnets de nuit, mais il me semble être LE blog exemplaire de tous ces points de vue.

Et maintenant que j’ai écrit ça, ça va me faire du boulot…


Posté par adam kesher à 08:00 - 4. web - Commentaires [11] - Rétroliens [2] - Permalien [#]

19 octobre 2006

Notre entreprise on a tous une bonne raison d'en être fier

Et c'est vrai, je suis fier de mon entreprise. Elle m'a permis de passer la journée en ignorant complètement ça :
feteentreprise_1

Posté par adam kesher à 19:34 - 2. communication - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

18 octobre 2006

Redeker, le Figaro et l’auto-censure

Bon débat chez Yves Calvi lundi soir, au sujet de l’affaire Redeker, avec un parterre d’invités assez diversifié et dont j’ose penser qu’il était assez représentatif des différentes opinions sur la question. Sans reprendre le problème dans son intégralité, quelques remarques.


Les deux approches de la question

Il est bien entendu que les menaces proférées à l’encontre de Redeker (au sujet desquelles on ne sait pratiquement rien) doivent être dénoncées et combattues unilatéralement et sans concession. Ce point, parfois pas assez emphasé, fait tout de même l’unanimité. Et heureusement.

Là où les avis divergent, c’est sur l’attitude à adopter face aux réactions des musulmans et des intégristes.

D’un côté, on a les partisans de la liberté d’expression unique, totale, dans le respect de la Loi. On peut penser qu’il faut combattre l’intégrisme islamique « façon Redeker » (à la dure), ou autrement (à la soft), pour eux, là n’est pas la question : la question est celle de la liberté d’expression. Nombre d’invités de l’émission se retrouvent autour du concept voltairien du « je n’adhère pas à vos idées, mais je me battrai pour que vous puissiez les défendre ».

De l’autre côté, on a les tenants d’une certaine forme de modération, qui tient notamment à dire qu’il faut réfléchir aux conséquences de ses actes, qu’il ne faut pas blesser inutilement, etc. D’où une proposition de loi d’un député UMP sur le blasphème.

Bon, soyons clairs, sans être favorable à cette loi, je ne me battrai pas pour que Robert Redeker puisse défendre ses idées. En même temps ça ne change pas grand-chose pour grand-monde, mais c’est une position de principe.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, je pense que la provocation est dangereuse, qu’il faut des propos modérés et qu’il faut promouvoir le dialogue inter-civilisations. Ce que Redeker ne fait pas.

Je sais ce qu’on me rétorque automatiquement quand je dis ça : anticiper les réactions violentes des musulmans, c’est faire le jeu des islamistes. C’est tomber dans l’auto-censure. C’est inadmissible dans une République laïque.

Yes. Mais le papier de Redeker fait-il avancer les choses dans le bon sens ? Je ne crois pas qu’il ait d’autre effet que de nous faire faire un pas de plus vers le choc des civilisations. A mon sens, c’est ce genre de papiers qui fait le jeu des extrémistes. Il doit quand même bien y avoir des moyens de dénoncer ce qui paraît, à nos yeux d’occidentaux, être des travers de l’Islam, sans être partisan, insultant et sans faire d’amalgames entre les musulmans et les radicaux.


Autocensure… ou sagesse ?

Pourtant, quand on dit qu’il faut être modéré, on vous répond tout de suite « AUTOCENSURE » !

Je pense qu’il faut s’interroger sur la notion d’autocensure. Est-ce que chacun ne s’autocensure pas dans la vie de tous les jours, en société, au travail, en couple ? Tiens, je ne vais lui dire ça sinon ça va poser problème. Tiens, je vais lui dire ça comme ça sinon ça va lui foutre les boules.

Nous avons tous de la retenue, pour éviter que nos vies ne soient que des séries de clashs permanents. J’admire ceux qui disent toujours tout ce qu’ils pensent à toutes les personnes concernées, mais même eux mettent des formes, et je ne crois pas qu’ils soient bien nombreux.

La retenue peut au contraire être une forme de sagesse. Elle permet de préserver des équilibres. Et c’est à mon sens la même chose dans le dialogue interculturel. Alors, autocensure ou sagesse ? La différence me paraît fine.

Et en tout cas, je crois qu’il faut sérieusement s’interroger sur le terme « autocensure » brandi à tout bout de champ pour décrédibiliser une idée. L’autocensure, concept barbare, comme « libéralisme » ou « populisme ».

Et puis, cette « modération » peut aussi bien, sinon plus, consister à mettre les formes qu’à taire certaines choses. Mettre les formes ne relève pas, que je sache, du domaine de l’autocensure.

Le débat me semble tourner autour de la question « faut-il se taire ou pas » ? Il mériterait  donc d’être élargi à la question « faut-il mettre les formes ou y aller cash ? ». Car c’est tout bête, mais mettre les formes, ça permet de faire passer les messages.


Celui qui s’en sort bien : Le Figaro

Pour le reste, je n’en veux pas à Redeker lui-même. J’en veux au Figaro. S’il y en a un qui s’en sort bien depuis le début de cette affaire, c’est bien lui. Des Redekers, il y en a et il y en aura toujours. La question est celle de la « part de voix » qu’on leur donne. Il n’y a pas d’affaire Redeker s’il se contente de mettre son papier sur son site. Le problème est que sa tribune est parue dans le Figaro, quotidien national lu par plusieurs centaines de milliers de personnes (si). Et qu’il y a quelqu’un, au Figaro, qui s’est dit que ce serait une bonne idée de publier cette tribune et a donné un feu vert.

Les médias ont quand même une sacrée responsabilité démocratique. Aaah, un papier violent fera toujours plus vendre qu’un papier bien mesuré, modéré et équilibré… Tiens, c’est pareil dans la blogosphère.


Questionner le rôle des autorités musulmanes ?

J’en veux aussi aux autorités musulmanes françaises. Je suis étonné de voir aussi peu de représentants officiels de la religion visée dans le débat. Il est où, Dalil Boubakeur ?

Peut-être que les médias ne lui donnent pas la place qu’il mérite. Mais se bat-il suffisamment pour jouer son rôle d’autorité morale ? L’émission de Calvi présentait un micro-trottoir où des musulmans pratiquants étaient interrogés sur l’affaire Redeker. Bon, ce n’est jamais qu’un pauvre micro-trottoir, mais j’ai quand même été frappé par la diversité des avis exprimés. Seraient-ils aussi variés si les « référents » mettaient les points sur les i ?

Je m’interroge donc finalement : l’autorité religieuse musulmane française joue-t-elle son rôle à plein ? A-t-elle suffisamment rappelé l’essentiel, à savoir que les menaces à l’encontre de Redeker sont inadmissibles ?

Posté par adam kesher à 16:28 - 3. société - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 octobre 2006

TOUCHE PAS A MON DHORASOO

dhodhofilmeensuper8


Faut-il s’émouvoir du licenciement d’un joueur de football surpayé ? Faut-il y prêter ne serait-ce qu’une minute d’attention alors que c’est le lot de tant de salariés anonymes dont tout le monde se fiche ? Faut-il condamner ce licenciement-là, celui d’une personne qui n’est objectivement pas à plaindre ?

Oui.

Pas parce que c’est la première fois en France qu’un joueur de foot pro est licencié. Pas parce que Vikash Dhorasoo est international et qu’il est (un peu) connu du grand public. Pas parce qu’on peut s’interroger sur l’opportunité de virer un joueur alors que la pratique consiste à le revendre, même hâtivement et en bradant.

Il faut s’en inquiéter, parce qu’en licenciant Dhorasoo et en faisant un licenciement médiatisé, le PSG envoie un signal fort. Celui que la différence n’est pas bienvenue dans le milieu du foot.

Parce que Vikash Dhorasoo, si vous ne le connaissez pas, est en effet assez fondamentalement différent de ses pairs. Peut-être pas parce qu’aussi intello que l’étiquette qu’on lui a vite collée. Pas non plus parce qu’il est le seul joueur professionnel en Europe ayant des racines indiennes. Et pas non plus parce qu'il est taillé comme une crevette. Mais plutôt parce qu’il a de la personnalité.

Voilà un joueur qui a des opinions politiques (à gauche) et qui s’engage (parrain d’une association gay). Drôle et souvent moqueur, vis-à-vis de la presse et de ses coéquipiers. Qui sait écrire, et qui a tenu une rubrique pleine d’esprit dans So Foot. Qui a du style et qui aime fréquenter les lieux bobos plutôt que les beaufs. Qui a du franc-parler, de la nuance («  je ne dis pas que mon entraîneur est un menteur, je dis qu’il a menti »), qui refuse la langue de bois et à qui cela aura finalement coûté son job à Paris.

Bref, Vikash est profondément cool. Il est l’idole des intellos footeux parisiens trentenaires comme moi. Cette différence n’est certainement pas le nirvana pour la cohésion de groupe et je veux bien croire qu’il a causé des problèmes partout où il est passé, comme le disent certains.

Ca ne veut pas dire qu’il fait l’essentiel de ce qu’on attend de lui, c’est à dire bien jouer au foot (Dhorasoo a toujours été très inégal et sa sélection pour la coupe du monde a fait halluciner plus d’un footologue). Ca ne veut pas non plus dire qu’il faisait avancer le PSG dans le bon sens, ou qu’il n’a pas fait des choses qu’il n’aurait pas dû faire vis-à-vis de son employeur.

Mais Dhorasoo est, plus pour longtemps d’ailleurs car il a 33 ans, extrêmement rafraîchissant dans le milieu du foot. Son problème est sans doute d’avoir été doué pour le foot. Je ne m’inquiète pas pour lui, il rebondira vite dans le foot et aura l’embarras du choix pour sa reconversion quand le moment sera venu.

Mais mettre Dhorasoo à la porte, le traiter comme aucun joueur avant lui, c’est donc condamner – et violemment - la différence, c’est dire que les personnalités ne sont pas les bienvenues, c’est faire l’apologie de l’ennui zidanique, ou pire, du deschampisme policé.

Platini disait à propos des relations avec les médias en Italie : « on peut tout dire, du moment qu’on ne dit rien ». On pourra dire maintenant que dans le foot, « on peut être comme on veut, du moment qu’on est comme les autres ».

Posté par adam kesher à 08:00 - 3. société - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 octobre 2006

L’AFFAIRE POLITKOVSKAÏA ET LES MEDIAS : QUELQUES ENSEIGNEMENTS

Ce que j’ai pu lire ou entendre sur l’assassinat d’Anna Politkovskaïa m’interpelle à plusieurs titres. Au-delà des saines indignations qu'il a provoquées. Au-delà des questions qu'il pose sur la viabilité de la propagande russe (comment peut-on encore vouloir dicter l'information à l'heure d'Internet et de la mondialisation ?). Et au-delà des questions qu'il pose sur la viabilité de la contestation interne en Russie (quelle place pour la Vérité ?)...

D’abord, il révèle certains mérites de la part des médias.

Une idée très simple : dès la nouvelle de son assassinat, les médias ont été capables d’éclairer la situation : qui était Anna Politkovskaïa, ce qu’elle faisait, ce qu’elle combattait, les menaces dont elle faisait l’objet. Nous autres pauvres blogueurs n’avions naturellement jamais entendu parler d’elle (bon, peut-être que je parle pour moi...) et aurions été incapables d’éclairer la situation sans le travail effectué par les médias.

Voilà, c’est dit. On cogne beaucoup sur les médias, souvenons-nous de temps en temps de leurs mérites.

Par ailleurs, on peut se demander si les auteurs de l’assassinat ont atteint leur objectif : faire taire la contestation. C’est une question complexe.

« Son influence sur la vie politique en Russie était vraiment insignifiante (...) Le meurtre d'une personne comme celle-là est dirigé contre la Russie et contre le pouvoir en place. Ce meurtre cause un tort au pays, au pouvoir en place en Russie et en République Tchétchène. Ce meurtre a causé beaucoup plus de tort que tous ses articles », a fini par dire Vladimir Poutine, qui ne prononce pas son nom (vu dans Arrêt sur Images).

Comprendre : « cet assassinat ne nous arrange pas car il attire l’attention sur des sujets (la propagande officielle, la Tchétchénie) qui nous embarrassent ».

En deuxième intention, on peut y voir une justification de la part du Président russe : cet assassinat serait le fait de partisans du pouvoir, mais pas du pouvoir lui-même.

A priori, c’est une hypothèse qui peut se défendre. Depuis une semaine, la mort d’Anna Politkovskaïa a attiré l’attention de l’opinion sur des sujets bien embêtants pour le pouvoir russe, au moins chez les pouvoirs publics et l’opinion des autres pays. Le « bruit négatif » est plus fort avec Anna Politkovskaïa morte qu’avec elle vivante et on peut facilement imaginer que le Kremlin s’en serait passé.

Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est du pain béni pour RSF ou d’autres, mais cette mort est effectivement une opportunité pour les défenseurs de la liberté d’expression. Et, d’une certaine façon, pour l’opposition russe.

L’assassinat est-il pour autant réellement contre-productif pour ceux qui l'ont perpétré? Je n’irai pas jusque-là.

On peut par exemple s’interroger sur l’intérêt que Poutine nourrit pour l’opinion des pays extérieurs à la Russie. La tradition propagandiste russe dans laquelle il s’inscrit n’est pas faite d’une très grande attention portée à ce qui se passe en dehors des frontières. Autrement dit, Poutine peut très bien se foutre de savoir ce que pensent les gouvernements et les peuples étrangers.

Et il faut aussi voir les choses de façon dynamique. Ce « bruit négatif » certes utile en ce sens qu'il nous alerte sur une situation insupportable, va bientôt s’éteindre. Qu’en sera-t-il dans six mois, un an, cinq ans ? C’est à cet horizon que la mort d’Anna Politkovskaïa peut avoir un sens, sinistre, pour ceux qui l’ont voulue.

Je me pose en fait deux questions pour savoir comment répondre à la question « assassinat contre-productif ou pas ? » : celle de l’influence réelle de Politkovskaïa, et celle de sa relève.

Influence ? Sur le plateau d’ASI, les invités sont partagés : un quart de la population russe a accès aux médias dans lesquels s’exprimait Anna Politkovskaïa (Novaïa Gazeta, Internet). Mais Politkovskaïa estimait elle-même son influence très limitée. Il sera difficile de trancher sur ce point.

Relève ? S’il n’y a pas de succession pour Politkovskaïa, son assassinat est « réussi » malgré le coup de projecteur temporaire qu’il a provoqué. Mais si le système médiatique auquel elle participait est capable de survivre à sa mort, c’est une assassinat inutile et idiot.

Y aura-t-il une relève ? D’autres journalistes sont-ils prêts à suivre ses pas ? Le système contestataire russe saura-t-il produire cette information salvatrice ?

C’est cette dernière question qui a été beaucoup trop peu posée par les médias depuis une semaine. De ce que j’ai cru comprendre, Politkovskaïa semblait seule, bien seule…

Finalement, dans cette affaire, les médias auront finalement montré leurs qualités (l’éclairage immédiat) et leurs limites (l’interrogation limitée sur la succession d’Anna Politkovskaïa).

Posté par adam kesher à 08:00 - 1. médias - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 octobre 2006

La firme

Quelqu'un peut-il dire aux journalistes que le mot "firme" pour désigner une entreprise ne s'emploie absolument jamais dans le vrai monde professionnel ?

C'était la séquence coup de gueule du jour.

PS : Joyeux anniversaire TAG ;-D

Posté par adam kesher à 09:00 - rien de tout ça - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1  2  3   Page suivante »