Adam Kesher

Médias. Communication. Société.

22 février 2007

Guide Michelin, l'institution et l'arnaque

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Le guide Michelin, c'est à la base une formidable idée marketing, très en avance sur son temps. Un fabricant de pneus qui, au début du XXème siècle, se dit que puisqu'il permet aux automobiles de rouler, il permet aux gens de voyager. Et que puisqu'il leur permet de voyager, il est fondé à les accompagner dans leurs déplacements, à leur rendre d'autres services que celui de rouler. A leur donner les bonnes adresses, à indiquer les garages, les hôtels, les restaurants.

D'où un guide pratique, qui deviendra le petit guide rouge des meilleurs restaurants de France et la référence que l'on connaît. Un guide qui permet à Michelin de se positionner comme le "partenaire du voyage de luxe", dirait-on dans un langage de communiquant.



La science du marketing ?

Cette idée d'accoler sa marque à un outil de référence est fondatrice dans la communication "corporate". Combien d'entreprises s'interrogent tous les jours sur les champs qu'elles seraient légitimes à investir de par la nature de leur activité ? (en passant, combien y mettent les moyens nécessaires ?).

Exemple fictif : je fabrique des stylos, je suis donc présent partout au bureau, je suis le partenaire de la vie professionnelle, j'édite un guide des opportunités de carrière (qui porte mon nom). C'est la même chose si je fabrique des imprimantes ? Peu importe : ce qui compte, c'est de devancer les autres. Et c'est exactement ce que Michelin a fait.

Il est tout à fait possible que Michelin n'ait pas raisonné une seule seconde comme je le fais à sa place ci-dessus. Mais peu importe, car le résultat est le même et le raisonnement décrit ci-dessus est devenu celui des entreprises du XXIème siècle : à quoi, fondamentalement, sers-je ? Quels terrains puis-je légitimement investir ? Comment démontrer mon expertise et mon leadership dans mon environnement naturel ?

Je ne sais pas si c'est cette science du marketing qui a permis au guide Michelin de devenir une telle référence dans son domaine. Ou peut-être est-ce une qualité et une rigueur historique. Ou encore au fait d'avoir été le premier. Ou d'avoir été le premier à s'internationaliser. Ou peut-être est-ce un peu tout cela à la fois. Mais aujourd'hui, on peut vraiment se demander ce qui justifie cette autorité dans le domaine de la restauration.

La légitimité du guide Michelin en question

Force est de constater que l'emprise du petit guide rouge sur la profession culinaire est aussi impressionnante qu'irrationnelle : le guide Michelin ne motive pratiquement pas ses choix, se contente d'une ligne de commentaire par restaurant, elle-même souvent floue. Veyrat au nirvana, Marcon au pilon. Ou l'inverse. A qualité égale, on peut perdre un macaron inexplicablement (voir la chronique de François Simon). Hop, un macaron par-ci, hop, deux macarons par là. Tout est dans le nombre de macarons, chers lecteurs, démerdez-vous.

On a du mal à comprendre la logique, la cohérence et la rigueur du guide Michelin, mais le résultat est là. Chaque sortie est un événement. 500 000 exemplaires se vendent. Les carrières se font, se défont, les stars naissent et meurent, les dépressions chez les grands chefs s'enchaînent.

L'opacité y est même une règle - le guide a beau en avoir dit davantage sur ses méthodes (nombre de critiques gastronomiques, critères d'évaluation...) suite aux critiques de ces dernières années, il aura du mal à convaincre tant que ses appréciations sur chaque établissement ne seront pas plus étayées. Personnellement, j'ai du mal à faire confiance à un guide qui n'explique pas VRAIMENT ses choix. Et je préfère un autre guide, plus volumineux, qui tiendra quand même dans la boîte à gants.

L'opacité était justifiée par l'indépendance d'esprit. On doit en savoir le moins possible pour que le moins de pressions possibles s'exercent. C'est un bon argument, soit. Il nous renvoie à la question de l'indépendance des guides, dont le Routard a souffert récemment. Mais l'époque est-elle à l'opacité ? Et le lecteur peut-il avoir vraiment confiance quand le système est opaque ?


Un jeu de massacre programmé

C'est donc cette semaine que le guide Michelin a remis ses étoiles. On connaît donc la liste des victimes et on les plaint, mais  ici, peu importe qui.

Les avocats du diable diront que c'est la contrepartie de la starification des cuisiniers, que cela fait partie du jeu, que les cuisiniers couverts d'or profitent à fond du système. Un coup on gagne, un coup on perd.

Pour ma part, je n'arrive pas à m'expliquer que le succès tienne à si peu de choses, que la récompense du travail de tant de personnes puisse basculer pour un macaron de plus ou de moins, surtout quand l'attribution de ce macaron paraît aussi aléatoire.

Mais c'est d'ailleurs sûrement là la recette du succès : ce système simplissimiste. Ce ne sont pas des notes de 0 à 20, ce ne sont pas des pages d'explication. C'est 0, 1, 2 ou 3. Point barre. Facile à relayer pour les médias. Facile de s'en souvenir pour les clients. Le succès du guide Michelin ne tient-il pas à ce qu'il donne aux gens ce qu'ils ont envie d'avoir ?

Il est bien triste de voir des carrières, et parfois des vies (1), suspendues au bon vouloir d'une équipe de critiques (d'ailleurs pas-très-auto-critiques) gastronomiques toute-puissante, qui distribue les bons et les mauvais points comme un maître d'école des années 50 pouvait taper sur les doigts, remettre des images ou attribuer un bonnet d'âne.

Institution à la dérive ou arnaque institutionnalisée ? A l'opacité du Guide Michelin, je préfère personnellement la fiabilité du Bottin Gourmand, moins avare de ses mots et très sûr dans ses goûts.

(1) pour le suicide d'un Bernard Loiseau, partie émergée des l'iceberg, on ne mentionne pas les dépressions inavouées d'autres grands chefs désétoilés...

Posté par adam kesher à 23:00 - 2. communication - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Quoiqu'il en soit, l'idée de noter les restaurants (et sans doute ont-ils une touche de modernisme à apporter chez Michelin) n'est pas mauvaise si l'on se place du point de vue du gastronome.
Je pense que Michelin et les autres guides ont eu raison de normaliser des prestations qui auparavant ne l'étaient pas : les auberges-traquenards étaient monnaie courante au XIXème siècle si l'on en croit des récits de voyage de Victor Hugo.
Avec l'avènement de l'automobile, tout s'est accéléré, le tourisme a émergé, les gens se sont mis à manger dans des restaurants, des hôtels, de plus en plus lointains, sans possibilité de recours en cas de problème.
Il était logique qu'un guide apparaisse pour les renseigner, tout en obligeant les cuisiniers à plus d'équilibre dans le rapport qualité-prix.

Posté par Laurent, 23 février 2007 à 09:32

D'accord avec Laurent; il était normal, voire nécessaire, qu'un guide apparaisse. Mais Kesher a raison, il y a une véritable dictature du Michelin et de trop nombreux chefs n'agissent que pour courtiser le guide rouge. Quand on lit le pamphlet d'un ancien inspecteur du guide, paru il y a deux ans, on en apprend de belles sur la façon de faire du célèbre guide rouge. Il y a encore seulement deux ans il n'y avait que 5 ou 6 inspecteurs pour rtoute la France. Est-ce bien sérieux pour faire et défaire des réputations, des vies? Avec si peu d'inspecteurs combien de fois par an un restaurant est-il inspecté? On se croirait dans l'éducation nationale. Une inspection tous les quatre ans (et encore) et la carrière monte en flèche si elle est bonne, elle stagne si elle est mauvaise. On apprend que dans certains petits départements il faut qu'il y ait au moins un étoilé. On comprend mieux les mauvaises surprises en province.Et puis il y a l'attitude des restaurateurs qui pour complaire au Michelin engagent des travaux pharaoniques que le cochon de client devra payer d'une façon ou d'une autre. Si Michelin les sanctionne c'est un drame : Marc Meneau qui avoue avoir pleuré toute une journée, Loiseau qui se suicide... Ou encore l'équipe de Bocuse qui avait déclaré la guerre au critique gastronomique du Nouvel Obs, il y a longtemps, parce qu'il avait eu l'outrecuidance de dire que le Michelin lui avait fait faire de mauvais repas. Rares sont les chefs à ruer dans les brancards. Il y eut le mot célèbre de Jacques Manière à qui Michelin reprochait l'exiguité de ses toilettes qui répondit "est-ce que les clients viennent pour manger ou pour ch...?" Il y eut le patron du Vieux Marly qui refusa d'être dans le guide rouge, ce qui lui fit une pub telle qu'il fallait réserver plusieurs mois à l'avance. Mais trop souvent tout le monde se prosterne devant un guide qui n'a pas la rigueur que l'on est en droit d'attendre.

Posté par Dang, 23 février 2007 à 12:46

Et d'accord avec Dang :-)
En fait j'ai l'impression que les problèmes suscités par le Guide Michelin sont le fait d'une situation quasi monopolistique - tout au moins sur le plan symbolique si l'on me passe ici l'usage détourné du concept de monopole.
Les autres guides ayant du mal à se hisser au même niveau symbolique, Michelin a visiblement profité de sa position et s'est laissé aller à une sorte d'abus de pouvoir.

Posté par Laurent, 23 février 2007 à 12:56

Cela pose aussi plus généralement la question de la critique : cinématographique, musicale... Critique qui comme tu le dis Laurent rend un service à la personne à qui elle s'adresse. Critique qui doit éclairer, éviter la facilité, donner de la hauteur mais aussi faire aimer. Un critique cinéma doit faire aimer le cinéma, un critique gatsronomique doit faire aimer la cuisine. Mais critiquer ce n'est pas donner au public ce qu'il attend. Je cite souvent le mot de Jacques Chancel "il ne faut pas donner aux gens ce qu'ils aiment, mais ce qu'ils pourraient aimer".
Partant de là, la critique doit être motivée. C'est vraiment ce que je reproche au Michelin : la critique n'y est absolument pas expliquée. Plus que l'emprise, le monopole qu'il exerce sur son domaine, c'est ça que je trouve choquant.

Posté par adam Kesher, 26 février 2007 à 00:00

Merci Adam pour cette belle phrase de Chancel qui est un vrai grand monsieur de (l'histoire) de la télévision. Ils ne sont pas nombreux et sont morts pour la plupart (Dumayet, Denise Glaser, etc).

Posté par Laurent, 26 février 2007 à 14:51

Y'a pas de quoi ! Je l'adore, cette phrase.

Posté par adam Kesher, 27 février 2007 à 18:42

C'est vrai que la simplicité de la notation aide le classement à se propager. Mais même une évaluation plus "complexe" (je pense aux notes données aux vins par Robert Parker) conduit au même genre de dérives.
Il note les vins sur 100 ; au-delà de 80, on a déjà affaire à de jolis vins. Mais la seule chose qui intéresse les buveurs de notes (de la même manière qu'il existe des mangeurs d'étoiles), ce sont les vins notés plus de 90. Peu importe qu'une note ne constitue qu'une photo imparfaite, incomplète et subjective d'un produit qui en plus, comme la cuisine d'un chef, ne sera jamais identique d'un jour à l'autre. Non, ils veulent boire des vins notés 92, 95 ... Et ils sont prêts à claquer des centaines d'euros pour acquérir UNE bouteille des rares vins auxquels Parker aura mis la note maximale.
La faute à qui ? A Parker, qui comme le Michelin bénéficie d'une exposition médiatique à part, le plaçant en situation de quasi-monopole intellectuel ? Aux clients, qui le suivent aveuglément ? Aux vignerons, qui travestissent parfois leur produit pour plaire au critique, et donc aux clients ?

Posté par Eric C., 27 février 2007 à 23:18

Intérressante la comparaison faite par Eric C. avec Parker. Ce type aura fichu en l'air nombre de petits Bordeaux délicieux tout simplement parce qu'il aime les vins fortement alcoolisés. Et la bonne presse qui n'y connait rien en vins de lui donner raison! Je ne suis pas loin de penser que les inspecteurs du Michelin ne savent pas vraiment bouffer. C'est pour cela qu'ils donnent tant de prime à l'esbrouffe et que les chefs rivalisent d'astuce et de connerie pour épater le bourgeois. A propos de Chancel je me souviens d'une interview qu'il avait faite du chef du Vieux Marly qui refusait d'être au Michelin et de Bocuse qui avait trois étoiles. Il avait opposé le premier qui travaillait seul en cuisine et préparait absolument de A à Z tout le repas des 15 ou 20 convives qu'il recevait par service alors que Bocuse avait 60 cuisiniers qu'il se contentait de diriger (quand il n'était pas à l'étranger). Les deux cuisiniers avaient à peu près le même bénéfice à la fin de l'année mais la conception de la cuisine et des rapports avec la clientèle étaient à des années lumières l'une de l'autre. Chancel posait la question : lequel de vous deux représente la vraie cuisine française? La profession comme un seul homme avait répondu : Bocuse. Et pourtant est-ce bien vrai, quand on y pense avec le recul des années?
En ce qui me concerne je préfère un grand chef qui fait vraiment la cuisine qu'un faiseur pour snobs.

Posté par Dang, 28 février 2007 à 13:52

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