05 janvier 2007
Tsunami : les queues de budget des ONG
« Ne donnez plus ».
Comme téléspectateur, j’étais complètement incrédule devant la décision de Médecins Sans Frontières de suspendre la collecte de dons, le 3 janvier 2005, seulement 8 jours après que le Tsunami eût frappé l’Asie du Sud-Est.
Le sujet revient aujourd’hui sur le devant de la scène avec la publication du rapport de la cour
des comptes sur l’utilisation des nombreuses ressources financières
collectées par les ONG françaises pour faire face à la catastrophe.
Bonne
nouvelle : les ONG ont donc des problèmes de riches. Le paradoxe de la
situation est stupéfiant : on se situe dans le cas exceptionnel où une
grande cause – en l’occurrence le tsunami – bénéficie de trop de
ressources. On a bien dit trop.
On aimerait pouvoir en
dire autant du chômage, de l’assurance maladie, des services publics,
du logement, du sida, de l’éducation, du cancer, de la prévention
routière, de l’alcool, du Darfour, des famines, de l’environnement, et
je m’arrête là.
« Trop » de ressources ?
Trop
de ressources. Les dons récoltés dans l’élan de solidarité ont atteint
10 milliards d’euros à l’échelle mondiale, quand 8,75 milliards avaient
été estimés comme nécessaires (1). Soit 1,25 milliards d’euros « en
trop » à dépenser.
Trop de ressources pour une cause : cela
signifie donc qu’il existe un concept de « justes ressources » pour
cette cause. Ce qui semble a priori complètement surréaliste. Cet
argent, plus que tout autre, ne mérite-t-il pas d’être préservé plutôt
que de retourner à la société civile et d’être dépensé en consommation
inutile ou d’entrer dans la danse des flux financiers internationaux ?
Le
concept de « trop de ressources » suppose que chaque cause fait l’objet
de son propre financement, et non pas que les causes en général font
l’objet de financements en général. S’il y a trop de ressources, c’est
qu’il n’y a pas assez de besoins, où que les causes ne fonctionnent pas
comme des vases communicants.
Mais c’est justement l’un des problèmes soulevés
par le rapport de la cour des comptes publié mercredi dernier :
l’utilisation du trop-plein de ressources financières par les 32 ONG
françaises ayant récolté des dons à l’occasion de la catastrophe. « La lame des fonds », comme « C dans l’air » avait intitulé son émission d’aujourd’hui, dont je recommande le visionnage.
Une polémique qui porte à la fois sur les entrées et sur les sorties
On
le savait, l’élan de générosité avait été sans précédent. En France, ce
sont plus de 320 millions d’euros qui ont été récoltés (2). 18 mois
après le drame, c’est moins d’un euro sur deux qui a été dépensé (42%).
D’où une première polémique : fallait-il continuer les appels aux dons
alors que l’argent affluait massivement ?
Il est nécessaire de
se remettre dans le contexte de l’époque. L’émotion avait atteint son
comble car tout concourait pour cela : l’ampleur du drame (230 000
morts), son caractère international (7 pays), la période (Noël), les
victimes (parfois occidentales), l’origine de la catastrophe
(naturelle), et bien entendu… les images.
Car s’il est de bon
ton de critiquer aujourd’hui les ONG qui l’ont jouée alarmiste,
multipliant les appels aux dons visiblement en dépit des besoins réels,
faisant dire à Sylvie Brunel (3) sur le plateau de C dans l’air qu’il
s’était agi d’un « mensonge fondamental », ne doit-on pas aussi invoquer le rôle joué par les télévisions dans l’émotion générale ?
Et
ne faudrait-il pas justement se réjouir de ce que les ONG aient récolté
autant d’argent ? Y’a-t-il une limite à la générosité ? Je ne crois
pas. Même si le message des ONG aurait dû être « vous pouvez continuer à donner, on saura quoi faire de votre argent, en Asie du Sud-est ou ailleurs », plutôt que « les victimes du tsunami ont besoin de vous tout de suite ».
Mais
c’est aussi l’utilisation de ce « trop-plein » qui fait débat. Que
fait-on de la « queue de budget » et va-t-elle être dépensée
efficacement ? Ce graphique nous montre l’état des dépenses mesurées
par la cour des comptes :

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Il
reste donc 58% de l’argent à dépenser : 52% de ces dons iront à la
reconstruction post-tsunami jusqu’en 2010, et 6% seront affectés à
d’autres causes, avec l’accord des donateurs (s’ils refusent, on les
rembourse, cela arrive, mais comme on le voit sur le camembert, la
restitution est – heureusement – proche de 0%).
La polémique sur les dépenses est triple :
1.
Peut-on utiliser la queue de budget pour la reconstruction des côtes de
l’Asie du Sud-est alors qu’il est probable que les donateurs avaient
l’intention de donner pour de l’aide d’urgence ? Cela me semble être un
faux débat. Toute catastrophe nécessite d’abord des secours, puis une
restructuration. Ne nous plaignons pas d’avoir les moyens de
reconstruire.
2. L’utilisation d’une grande partie de cet
argent pour la reconstruction ne va-t-elle pas au-delà des besoins
vitaux des populations concernées ? Ne fait-on pas du luxe avec de
l’argent humanitaire ? Franchement je n’en sais rien, sauf à dire qu’il
ne faudrait pas hésiter à transférer de l’argent du tsunami pour
d’autres causes, dusse-t-on demander l’autorisation aux donateurs (qui
dans leur immense majorité, acceptent).
3. Les ONG disposant
de ces queues de budget, étant par nature plutôt des spécialistes des
secours d’urgence, sont-elles qualifiées pour la phase de
reconstruction et vont-elles dépenser l’argent efficacement ? C’est la
critique émise par Médecins Sans Frontières, à l’attention en particulier de la Croix Rouge
qui est l’association qui dispose des ressources inutilisées les plus
importantes (4). C’est sûrement un bon point, dont la Croix Rouge se défend.
Une
triple polémique, mais qui ne devrait pas nous faire oublier qu’en la
matière, on préfère avoir des problèmes de riches que des problèmes de
pauvres.
Le marché de l’humanitaire
Cette
critique de MSF à l’encontre de la Croix Rouge nous rappelle aussi que
les ONG sont en concurrence les unes avec les autres : bienvenue sur le
marché de l’humanitaire, où il faut capter le regard du donateur et
donc du média pour récolter les sommes qui n’iront pas aux autres ONG –
pardon, aux concurrents.
Ceci dit, dans la logique que je
défends dans cet article – plus on ramasse de dons, mieux c’est -, la
logique de concurrence est-elle réellement critiquable si elle permet
de multiplier les ressources ?
Non, mais à condition que leur
utilisation soit pertinente. A condition que les vases communiquent.
Qu’on puisse dépenser ces millions d’euros non pas pour des
installations de luxe mais pour faire un petit quelque chose pour, par
exemple, les 30 000 enfants qui meurent chaque jour de maladies
infectieuses, faute de bénéficier d’accès aux soins de base. (5)
Cette polémique invite donc aussi à une réflexion sur l’efficacité de la dépense humanitaire. Marché, quand tu nous tiens…
Vertus et vices de l’image humanitaire
Une
dernière chose a retenu mon attention dans ce débat : le pouvoir de
l’image. J’avais déjà entendu dire que les images des JT en cas de
famine, catastrophe humanitaire…, provoquaient instantanément des élans
de générosité bienvenus. L’image toute puissante était source, certes
d’inéquités (puisque seuls les drames filmés étaient en position de
générer des dons), mais, tout de même, de quelque chose de positif.
Elle permettait de réparer certaines injustices.
Or, au cours du débat de C dans l’air, Sylvie Brunel raconte que le chargé de mission d’Action contre la faim
au Sri-Lanka, dans les premières heures du drame, fait le diagnostic du
besoin essentiel : la purification de l’eau. Purification de l’eau ? Ca
n’intéressera pas les médias, lui rétorque-t-on en France.
Et
ACF de lui envoyer des avions remplis de nourriture, inutiles à la
population sri-lankaise, mais vendeuses pour les télévisions et donc
utiles à l’image d’Action Contre la Faim.
Voilà peut-être le
véritable effet de la concurrence entre les ONG. Et qui vient nous
rappeler que ce n’est pas à l’image de déterminer quelle cause est la
plus juste et quelle victime est la plus nécessiteuse.
(1) Source Libération : « Tsunami : les dons ont-ils fait recette ? », 26 décembre 2005
(2)
214 en provenance des particuliers ; 74 en provenance des
entreprises ou des « autres personnes privées » ; 34 de ressources de
l’Etat.
(3) Géopolitologue, ancienne Présidente d’Action Contre la Faim
(4) 98 millions d’euros, soit 85% des dons qu’elle a reçu à l’occasion du drame
(5) Source Alternatives économiques, "Le tsunami business", février 2005
11 décembre 2006
Pinochet vs. Friedman
Il est assez ironique que Pinochet et Friedman meurent dans un espace aussi rapproché. Ce matin, j'entends à la radio beaucoup de témoignages sur la dictature chilienne de 1973 à 1990, mais peu de commentaires sur la façon dont l'économie a été gérée dans cette période. Il n'est pas inutile de rappeler que le Chili de Pinochet a été le laboratoire du libéralisme le plus total : la réforme libérale (diminution de la part de l'Etat dans l'économie, ouverture au libre-échange, retraites par capitalisation...), mise en place par les Chicago boys - élèves de Friedman - avait été à la fois brutale, rapide et efficace.
Efficace : oui ; économiquement parlant, il semblerait que ça ait marché. On explique souvent la bonne santé économique du Chili depuis les années 80 par ces réformes structurelles. Je ne sais pas si il s'agit d'hypocrisie ou de schizophrénie, mais quand on entend parler du Chili de Pinochet, c'est (le plus souvent) pour dénoncer les exactions commises OU ALORS (de temps en temps, dans les milieux économiques en général) pour vanter les mérites de la réforme libérale, bien visibles là-bas.
Les deux sont pourtant intimement liés et l'expression "dicature du marché" n'a sans doute jamais aussi bien porté son nom : les réformes se sont faites au prix de sacrifices importants (régression importante du PIB dans les premières années), qui n'auraient jamais pu avoir lieu sans la force militaire de Pinochet. Autrement dit, la liberté du marché n'avait été possible que grâce à la force des armes. Ce qu'on admire d'un côté n'a été possible que grâce à ce qu'on vomit de l'autre.
Peut-on faire le bilan de Pinochet sans rappeler cette réussite économique ? Et à l'inverse, peut-on faire de l'économie chilienne un beau cas d'école sans parler du sang des innocents ? Tout cela nous renvoie au débat : la réussite économique du Chili est-elle telle qu'elle justifiait Pinochet ? Quel est le niveau de sacrifice acceptable pour mettre en place des réformes économiques et sociales, quelles qu'elles soient ?
06 novembre 2006
A propos de la dette américaine
Michel Rocard ne dit pas autre chose qu’Aureliano Buendia :
«
Il y a un an et demi ou deux, j’ai fait un papier extrêmement inquiet
et brutal sur le système financier international, sur le dollar,
lorsque les Etats-Unis empruntaient 1 milliard de dollars par jour ;
aujourd’hui, ils en sont à emprunter 1,9 milliard de dollars par jour,
c’est gravissime. En relisant ce papier, l’idée de signer quelque chose
de pas très sûr m’a fait peur, parce que je tiens à la qualité de ma
réputation. Je l’ai donc montré à des quantités de gens, dont quelques
amis banquiers. Et la réponse de toutes ces autorités dans le système
financier était « dis-le. Nous on ne peut pas le dire, mais il faut que
tu le dises ». Il existe donc une autocensure du monde bancaire qui
hésite à afficher la gravité des déséquilibres et la fragilité des
volcans financiers. »
Et maintenant, quoi ?
[Update : l'article en question.]
Michel Rocard, « Peut-on réformer la France ? » (le bouquin d'entretiens avec Bolkestein)
03 novembre 2006
Rapport Stern : l'indispensable imposture
Republication d'un article écrit pour Le Monde Citoyen.
Le roadshow du réchauffement
climatique est, depuis la rentrée, particulièrement bien organisé : la
sortie contre-productive et donc finalement bienvenue de Claude Allègre dans l’Express ; Une vérité qui dérange, le film d'Al Gore qui a réussi à faire parler de lui ; et aujourd’hui le rapport Stern
sont autant d’occasions de mettre le réchauffement à l’ordre du jour de
l’agenda politico-médiatique, deux de ces trois événements dépassant
nos frontières.
Le message revient ainsi, martelé à intervalles réguliers, et occupe l’espace médiatique. Face à l’enjeu du réchauffement climatique, ce ne sont que des bonnes nouvelles. Saluons même la diversité des moyens utilisés : une polémique médiatico-scientifique ; le cinéma ; puis l’étude économique. La toile se tisse, il va désormais être impossible d’ignorer l’enjeu climatique à court terme.
Et les commentaires qui accompagnent la sortie du rapport Stern sont unanimes : en chiffrant le coût du réchauffement climatique, on va enfin réussir à mettre les acteurs politiques et économiques face à leurs responsabilités. « En touchant le point sensible, le rapport Stern pourrait se révéler autrement plus efficace que les plus ardentes plaidoiries de la planète », écrit Antoine de Gaudemar dans Libération hier. (1)
Tout cela est exact : c’est la dimension économique qui manquait jusqu’à présent dans le débat. L’économique, le seul langage des décideurs. Il y a une véritable défaite philosophique à se résoudre à voir la dimension économique constituer un meilleur argument que la dimension humaine. Mais au vu de l’enjeu, on se dira que la fin justifie les motifs.
En l’occurrence, il semble (et soyons prudents, on ne s’improvise pas expert sur ce genre de sujets, ni dans sa dimension scientifique, ni dans sa dimension économique) que la modélisation économique du rapport Stern soit hautement contestable. Un encadré du même Libé, intitulé « Moulinage de variables incertaines », nous dit :
« (…) que ce soit à +2.5 ou à +5°C à la surface du globe, l’impact sur l’agriculture, la pollution, l’industrie, la mortalité, l’énergie ou la pêche n’est pas le même. Il a ensuite pris en compte des variables inconnues, comme le coût économique de la disparition d’une espèce, le coût des changements sociaux, des catastrophes à venir, les éventuels sauts technologiques, l’adaptation des ménages et des industries… Le tout dans une ambiance « business as usual », c’est-à-dire fondée sur les consommations actuelles, sans envisager les probables changements de comportement qui surviendront au fil des années (…) »
Autrement dit, il y a 3 niveaux d’incertitude :
- celui de l’augmentation de la température
- celui des coûts, au sein de chacune des hypothèses d’augmentation
- l’impact des changements de comportements sur ces coûts
On se situe, de ce que je comprends dans cet encadré, dans une hypothèse « toutes choses égales par ailleurs », bien connue des théoriciens de l’économie, qui en connaissent les terribles limites. En économie, on a souvent tendance à raisonner toutes choses égales par ailleurs, alors que l’on sait pertinemment que lorsqu’une variable évolue, elle impacte les autres variables. Ce qui signifie qu’on est dans la spéculation totale. On sait qu’on se trompe, mais on modélise quand même, parce qu’on ne sait pas faire mieux.
Le rapport Stern ne semble pas échapper aux limites de notre maîtrise de l’économie. L’économie reste à ce jour une discipline capable d’éclairer le passé mais bien en mal de prédire l’avenir. La trop grande complexité des données traitées et des phénomènes étudiés devrait nous conduire à une obligation de scepticisme devant toutes les formes de prévision économique. Ce n’est malheureusement pas le cas : l’économiste parle, et tous disent amen.
Au final, je ne prendrai pas à mon compte les conclusions du rapport Stern, qui peuvent s’avérer erronées de façon importante et dans n’importe quel sens. Je considère que je n’ai pas de raison de penser que le rapport Stern n’est pas une imposture, et que la vraie raison de combattre le réchauffement immédiatement et puissamment est la raison humaniste.
Disons malgré cela amen au rapport Stern.
Notre soumission à la chose économique, trop souvent dévastatrice, sert
aujourd’hui les défenseurs de la cause planétaire. Le rapport Stern est
peut-être bien une imposture, mais une imposture indispensable.
(1) Libé, dont on peut saluer au passage les choix réguliers de unes sur les problèmes environnementaux de la planète.
10 août 2006
Décroissance choisie
Puisqu'un lecteur, Freddy, m'y invite,
Puisque
comme nous en avons discuté, le concept de décroissance ne peut être
total et s'appliquer indifféremment à tous les secteurs et tous les
pays,
Puisqu'il faut comme le disait Alain Lipietz que certaines choses croissent et que d'autres décroissent
Puisqu'un grand quotidien fait semblant de ne pas comprendre tout cela,
Puisque c'est un sujet qui est dans l'air du temps, peut-être dans l'air de la présidentielle et que c'est tant mieux,
Il faut inventer un nouveau terme, moins effrayant, plus nuancé, que celui de "décroissance".
Le meilleur me semble être celui de "décroissance choisie".
Et je me fiche de la référence sarkoziste. Qui dit mieux ?
05 août 2006
Revue de web du capitalisme
Alors que quelques Freemen dont moi s'excitent sur le traitement infligé au concept de décroissance par Le Monde, le club des vigilants propose le concept de croissance verte. Croissance ou décroissance ? En tout cas, une bonne nouvelle pour les croissantistes, la perspective d'un vaccin contre l'obésité (merci à Eric C
pour l'info). Miracle pour l'industrie agro-alimentaire qui pourrait
donc non seulement compter sur l'accroissement de la population mais
aussi sur l'accroissement de la consommation alimentaire individuelle.
De son côté, Erik Izraelewicz des Echos se veut optimiste pour l'économie française, batterie d'indicateurs à la clé. Plus inquiétant à échéance moyenne, Aureliano Buendia démonte de façon implacable l'immense sottise des mécanismes boursiers, sur "la fin du capitalisme".
Le genre de démonstration qu'on ne verra jamais dans la presse
traditionnelle... Si vous ne devez cliquer que sur un lien c'est bien celui-ci !
Update : lire aussi Acrimed qui met l'idée reçue "France, pays des grèves" à l'épreuve des faits.
30 juillet 2006
Où l'on reparle de décroissance
Découvert via Eric Mainville : l'article parfaitement navrant du Monde
sur la décroissance. Parfaitement navrant et c'est bien dommage, car
c'est un article engagé, autrement dit une espèce en voie de
disparition.
[La lecture de ce qui suit est inutile si l'on a pas lu l'article du monde.]
"Au-delà
des grands classiques - protection sociale, flexibilité du marché du
travail, chômage des jeunes, dette publique -, un thème économique
inédit pourrait émerger lors de la campagne présidentielle. Celui de la
décroissance, doctrine en vogue", prévient l'article dans son
introduction. Bonne nouvelle pour le freeman qui sommeille en chacun de
nous. Mais si ce thème est traité comme il vient de l'être dans le
Monde, autant qu'il ne le soit pas du tout.
La thèse du Monde : la
décroissance serait une idée fantaisiste
puisque la croissance est une condition nécessaire pour sortir le
milliard d'être humains qui
vivent dans l'extrême pauvreté de leur situation. C'est sûr, puisque
des économistes l'ont dit (pour savoir ce que je pense des économistes
rendez-vous ici).
Croissance
ou décroissance. Le bien ou le mal. Blanc ou noir. PSG ou OM. Mais où
sont les nuances que l'on est en droit d'attendre d'une référence comme
le Monde ?
On peut commencer
par se demander pourquoi, si la croissance est une composante de la
solution contre la misère, celle-ci est si commune. Ben oui, il y a
quant même de la croissance dans le monde.
Mais telle qu'elle
existe aujourd'hui, elle est surtout l'apanage de certains. Ce n'est
pas parce que les Etats-Unis croissent que le reste du monde en
profite.
Parler d'un objectif de croissance partagée serait
plus approrié. Et déjà plus utopique, car si la Chine, le Brésil ou
l'Inde croissent, l'immense majorité des pays dits "du Sud" restent
dans leur misère.
Invitons aussi le Monde à aller écouter Alain Lipietz chez Nuesblog. Ou si cela est trop long, à en lire un extrait produit par José sur Carnets de nuit :
"il
va y avoir des choses qui vont croître et d'autres qui vont décroître.
Le temps libre doit croître, la consommation de biens matériels privés,
en général elle doit décroître, mais la consommation des transports en
commun, elle doit croître."
Hé oui. Certaines choses
doivent croître, d'autres doivent décroître. La décroissance n'est pas
nécessairement un concept total. C'est d'abord une idée qui doit nous
interpeller. Non, parler de décroissance, ça ne veut pas dire que
chaque être humain doive accepter de vivre plus pauvrement
qu'aujourd'hui. Mais oui, pour certains, les riches habitants des pays
riches, ça pourrait dire qu'il faille se contenter de moins.
La
décroissance est un concept solidaire. On a vu qu'avec la croissance,
ce n'est pas parce que certains avancent que tout le monde avance.
Aujourd'hui, les inégalités croissent. Avec la décroissance, ce n'est
pas parce que certains - ou certaines choses - reculent que tout le
monde recule.
Evidemment, la décroissance comme concept total (décroissance pour tous et partout) est difficile à admettre. Imagine 2012
propose 3 types d'objectifs pour les Etats-Nations en fonction de leur
Indicateur de Développement Humain : le progrès durable pour les plus
riches, le développement durable pour les "moyens", et la croissance
économique pour les plus pauvres. Le mot décroissance n'est pas
utilisé, mais ces objectifs sont directement inspirés de l'idée de
décroissance.
Progrès durable, développement durable,
croissance économique : hou la la, que c'est compliqué. Pour le Monde,
c'est croissance ou décroissance. Rien entre les deux.
Se contenter de moins ? En vouloir plus ? on sait bien que le débat n'est pas là, mais dans la recherche du Mieux.
Faire
croître ce qui préserve la satisfaction des besoins des générations
futures, faire décroître ce qui les compromet : cela pourrait être une
définition du Mieux.
Ce qui implique aussi de cesser
de s'en tenir à la seule croissance du PIB comme on le définit
aujourd'hui. Et plutôt de mesurer le progrès, comme le fait l'association Redefining Progress
en retranchant du PIB l'impact du crime, des crises, de la pollution...
dont le traitement crée, techniquement, des richesses. Mais qui
n'indiquent pas un bon bilan de santé pour un pays (voir l'explication
de José).
Mais
tout cela est sans doute trop complexe pour être expliqué par le
quotidien le plus influent de France. Imaginez ce que ça va donner dans
le 13h de TF1 si le Monde traite le sujet comme ça. J'en suis d'autant
plus désolé que je suis persuadé qu'aucune critique émise sur aucun
blog ou "média citoyen" ne saurait toucher les divas de la presse
nationale, qui ne viendront jamais discuter ici ou sur d'autres lieux
qui tentent de traiter le sujet intelligemment.
En attendant, le gap se creuse encore entre les médias et l'opinion.
Je
veux bien qu'on démolisse le concept de décroissance comme idée
"totale". Mais je n'arrive pas à comprendre qu'on n'oppose que la
croissance à la décroissance et qu'un tel article ne puisse pas servir
à ouvrir à la réflexion sur l'idée du progrès comme référence commune.
Et pour conclure, deux images de la recherche de croissance à tout prix, fournies par l'actualité de ces derniers jours : 

24 mai 2006
Pour le développement du micro-crédit
Je republie ici un article sur le micro-crédit écrit pour Imagine (qui a pris quelques semaines de vacances). Un sujet pas inintéressant.
Arnaque à la lutte contre la pauvreté ou véritable instrument de développement ? Il a beaucoup été question de micro-crédit dans les milieux des ONG ou des organisations internationales depuis quelques années, mais il est encore mal connu du micro-crédit. Alors, le micro-crédit, c’est quoi ? Ca marche ? Et qu’en faire ?
Le micro-crédit, c’est quoi ?
Comme son nom l’indique, il s’agit de prêts (et non de dons) de petite ampleur (la norme, non écrite, est de 100 dollars). Si l’idée existe depuis le début du XIXème siècle, elle a été formalisée par le Professeur Mohammed Yunus dans les années 70.
Pour un cours d’investissement au Bangladesh, il demande à ses étudiants d’étudier les besoins des fabricants de tabourets en bambous vivant alentour. Résultat : 42 artisans avaient besoin de 27 dollars au total et ne parvenaient pas à obtenir de prêts. Yunus prête l’argent de sa poche, et très rapidement, l’industrie se développe et Yunus est remboursé à 100% (raconté dans le Monde du xx)
Partant de cette expérience, Yunus fonde la Grameen Bank, qui prête aujourd’hui à des millions de pauvres.
Le micro-crédit recouvre ainsi des situations très diverses : des prêts par des groupes de personnes issues du tissu local qui se fédèrent entre elles ; des prêts par des ONG ; des prêts par des institutions bancaires.
Les destinataires sont à 95% des femmes (meilleures gestionnaires de l’argent), et visent soit à améliorer la situation sociale des personnes concernées, soit à les aider à démarrer ou développer une activité.
On estime que 100 millions de personnes bénéficient de micro-crédits chaque année. Le potentiel est, selon Jacques Attali qui a développé cette activité avec PlaNet finance, de 600 millions. Selon Francisco DUMIE, gérant de COPEME au Pérou, "seul un dixième de la demande est satisfaite".
Le micro-crédit, ça marche ?
La réponse est globalement oui. Quelques informations chiffrées :
Selon la Grameen Bank, 5% de ses bénéficiaires sortent de la pauvreté chaque année.
Les taux de remboursement sont excellents. On parle de 94% (« à faire rêver un banquier normal », selon Le Monde). Mais le micro-crédit est difficilement rentable : le coût bancaire d’un prêt de 20 euros est le même que celui d’un prêt de 2000 euros.
Selon Fernand Vincent, les montants des crédit doivent être de 20 à 300 $ pour en faire un véritable outil de développement : « Si on désire atteindre les plus pauvres, on le fera avec des crédits de 20 à 300 $US et un objectif social pas forcément rentable financièrement ».
En effet, seuls 3% des crédits de moins de 100 $ créeraient des emplois. Mais leur utilité sociale n’est pas à négliger (permettre aux enfants d’aller à l’école par exemple).
Alors, qu’en faire ?
Outil de développement économique ou juste de progrès social, le micro-crédit doit être favorisé. Il ne peut l’être sans être subventionné (1% des organismes de microfinance parviendraient à s’auto-gérer sans aide extérieure).
Il ne suffira pas à lui seul à régler les problèmes des pays pauvres, mais une politique d’aide à la pauvreté ambitieuse doit donner une place de choix au micro-crédit.
Action :
• Accroissement progressif des subventions aux organismes de microfinance par les pays « du Nord »
• Renforcement des structures d’aide à la professionnalisation des entreprises de micro-crédit (comme PlaNet Bank).
07 décembre 2005
LE TRAVAIL GRATUIT
Des internautes apprentis journalistes qui concurrencent les médias et le font pour la gloire (ou par besoin de reconnaissance)...
Des systèmes d’enchère inversées pour embaucher le salarié le moins-disant financièrement parlant...
Des stagiaires qui attirent l’attention sur leur sort de ressource à vraie valeur ajoutée indemnisée au lance-pierre...
Faut-il s’inquiéter de ces évolutions vers un travail gratuit ?
27 novembre 2005
ACTIONS, MANIPULATIONS ET PROTECTIONS
Ainsi, Danone aurait reçu vendredi la visite des enquêteurs de l'AMF, selon les Echos.
Rappel des faits (voir l'article très complet d'Acrimed sur ce sujet) : une bonne partie de l'actualité estivale est consacrée à une rumeur d'OPA hostile de Pepsi-Cola sur Danone (voir cet article de Pascal Galinier dans le Monde, écrit le 20 juillet).
Les politiques s'en mêlent, on invente le patriotisme économique, le cours de l'action flambe (au plus haut du mois de juillet, elle atteint +25% par rappport à sa valeur initiale - voir graphique ci-contre - et non pas +33% comme l'écrit les Echos et les autres supports de presse qui ont recopié l'information vendredi), mais PepsiCo finit par démentir.
Danone n'aurait-il pas orchestré la rumeur lui-même pour faire grimper sa valeur boursière ? On apprend que Christine Mital, éditorialiste à Challenges, le canard qui avait publié le premier la rumeur d'OPA de Pepsi (dans une brève, sans un mot sur ses sources), est... la soeur de Franck Riboud, PDG de Danone.
La presse française se fait néanmoins très discrète là-dessus (c'est d'ailleurs de l'International Herald Tribune que vient l'info, je m'en étais étonné ici) et Christine Mital dément auprès de l'IHT, tout comme Challenges dans ses propres colonnes. Le Monde, dont Danone est pourtant actionnaire, fait l'hypothèse que la manipulation de cours est une réalité (il n'y a pas forcément besoin de Christine Mital pour cela).
Suite à une plainte de l'ADAM (Association Des Actionnaires Minoritaires) pour "manipulation de cours", l'Autorité des Marchés Financiers (AMF) annonce l'ouverture d'une enquête. L'affaire est provisoirement terminée, le cours de l'action navigue à un niveau sensiblement supérieur à celui de début juillet, et on attend d'avoir des nouvelles de l'AMF.
Les voici donc. Les enquêteurs de l'AMF ont "rendu visite" à Danone, son banquier Lazard, ses communiquants Euro RSCG (rappelons que Stéphane Fouks avait activement participé à propager la rumeur) et DGM conseil.
Je suppose que ce type d'enquête se doit d'être particulièrement discret et que l'information des Echos est une "indiscrétion", mais il faut noter qu'on se situe quatre mois après les faits. Et il est difficile de ne pas imaginer que d'autres "visites" auraient été rendues publiques avant celle-ci. S'il s'agit bien du "début" de l'enquête, 4 mois après les faits, et s'il subsiste des traces de "manipulation" chez Danone ou ses conseils, il faudra s'en étonner...
Quid d'ailleurs du groupe Nouvel Observateur (auquel Challenges appartient) qui ne fait pas partie de la liste des sociétés visitées ? Les faits pourraient le justifier. On pourrait alors se retrouver dans une situation proche de celle de l'affaire Cofidis, avec des journalistes qui protègent leurs sources et des enquêteurs qui les réclament...
Il ne faut pas croire que ce type d'événement est isolé. Il est fréquent que le cours de l'action d'une société grimpe suite à la parution d'une "rumeur" dans la presse économique (par exemple, le cours d'un avionneur peut augmenter suite à la publication d'une rumeur de grosse commande...). Ces "rumeurs" protègent toujours leurs sources et on n'entend pas souvent parler d'enquêtes... (Au fait, si une société veut me contacter pour que je lance une rumeur qui fera grimper le cours de son action, je l'assurerai de la protection de la source et ne demanderai qu'1% de la valeur boursière gagnée en retour. Intéressant non ?)
Mais il est vrai qu'il est rare qu'une rumeur s'étale, comme celle de Danone, sur trois semaines, et qu'elle fasse prendre une telle valeur au cours. Ceux qui comme Le Monde, font l'hypothèse que Danone a sciemment lancé la rumeur, écrivent qu'il a réussi son coup "d'une main de maître"... Je ne suis pas tout à fait sûr de cela : et si au contraire le contrôle lui en avait totalement échappé ?


